Selon Louis Blin, dans une vidéo pour le compte de la grande mosquée de Paris le 30 septembre 2026, Napoléon s’est converti à l’islam en 1798, puis a conservé cette croyance au cours de son existence. Cette affirmation pose question sur la méthode historique employée comme sur l’intention générale, car si la rumeur est bien présente sur les réseaux sociaux, elle n’est en rien partagée par les spécialistes de la période napoléonienne (ce que n’est pas Louis Blin d’ailleurs).
L’argument initial est que le général Bonaparte se serait converti à la suite de son arrivée en Egypte. Le 2 juillet 1798, Alexandrie est prise, puis c’est la bataille des « Pyramides » qui triomphe des mamelouks. S’ensuit la prise du Caire, amenant à l’occupation du territoire égyptien.
Le général Bonaparte est un pragmatique, dans une de ses proclamations à l’armée, il est clair « Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont musulman. Ayez des égards pour leurs imams comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques… » [1]« proclamation à l’armée d’Egypte, datée du 22 juin 1798 »Le but n’est pas de convertir l’armée à l’islam mais bien de rendre possible une occupation militaire, qui pourrait se maintenir sur le long terme. Car le 2 août, la flotte a été envoyée par le fond à la bataille d’Aboukir par les Britanniques. Avec seulement 30 000 soldats coupés de la métropole, jouer aux croisés, c’est s’assurer de la révolte du pays. D’ailleurs le Caire se révolte brièvement le 21 octobre.
Pendant les premiers mois, Bonaparte se gagne la sympathie des autorités locales et siège dans un divan qu’il établit au Caire, créant par là une forme d’institution nationale égyptienne et recevant l’appui de cheikhs et de notables musulmans. Dans le même temps, il « républicanise » l’islam en osant des synthèses audacieuses. Lors du mawlid (fête de la naissance du prophète) du 24 août 1798, il célèbre ainsi une identité de vue entre islam et universalisme républicain. . Le divan lui attribue le prénom d’ « Ali » et Bonaparte ne cesse de flatter les sentiments religieux, courtisant activement la mosquée Al Azhar. Dans une lettre au sultan du Maroc le 15 août 1799, il emploie la shahadah. Toutefois, comme le note l’historien égyptien Ahmed Youssef, il n’emploie pas cette formule dans la correspondance avec d’autres autorités musulmanes, comme le chérif de La Mecque ou le sultan de Mysore.
La stratégie est avant tout politique, il met à l’écart les mamelouks et veut forger une nouvelle élite à partir d’Egyptiens et de ses propres officiers, mais c’est pour mieux faire oublier que les Egyptiens sont en train d’obtenir un nouveau maître.
Si l’intérêt de Bonaparte pour le Coran et la religion islamique est une réalité depuis son adolescence, nourrie par l’orientalisme du XVIIIe siècle, c’est le conquérant Mahomet qu’il admire, le fondateur d’un empire, non la doctrine religieuse. Bonaparte est résolument déiste, il a lu Rousseau et sa Profession de foi du vicaire savoyard, évoque un Être suprême et considère la religion comme un instrument de contrôle social. Il déclare qu’une société sans religion est un « vaisseau sans boussole »[2]discours tenu au clergé de Milan le 5 juin 1800, affirme à l’ancien aumônier de l’Ecole de Brienne, le père Charles, que « Sans la religion il n’est point de bonheur, point d’avenir possible ». Aucun historien n’a relevé de conversion officielle de Bonaparte à l’islam, ni lui ou son entourage n’y font jamais référence.
L’utilitarisme confine plutôt au cynisme car Bonaparte en tant qu’homme des Lumières, ancien général révolutionnaire, change allègrement d’apparence selon les circonstances politiques. En France, il se fera l’artisan de la restauration de l’Eglise, devenue un des piliers du régime. Comme il l’affirme dans une déclaration au Conseil d’Etat en 1800 « C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais le peuple juif, je rétablirais le temple de Salomon »[3]déclaration au conseil d’Etat mais l’origine de la citation vient de Pierre-Louis Roederer, Oeuvres du comte Pierre-Louis Roederer, Paris, 1856. Le règne du Premier Consul – puis de l’Empereur – stoppe la déchristianisation, réaffirme la place du catholicisme dans le pays tout en entrainant des relations particulièrement ambigües avec le pape. En effet, le Concordat renoue avec le Saint-Siège et fait de Bonaparte le véritable restaurateur de la religion catholique, mais l’Empereur sera aussi excommunié après l’enlèvement du pape. De même, la résistance espagnole et russe contre ses armées s’imprègne aisément d’une dimension religieuse.
Nous avons un déiste versatile utilisant la religion à ses fins, mais Louis Blin nous dit au contraire qu’à Sainte-Hélène, il aurait confirmé être musulman. A l’occasion d’une de ses conversations avec le général Gourgaud, l’Empereur affirme que cette religion est « moins ridicule que la nôtre »[4]Gaspard Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, 1815-1818, 1899. L’affaire est entendue… C’est oublier que Napoléon passe plus de 5 ans à dialoguer avec ses compagnons d’exil, qui tiennent des journaux et mémoires qui feront d’eux les évangélistes de ce nouveau Messie impérial. Et 5 ans, c’est long, sans doute Louis Blin oublie de mentionner tous les autres commentaires élogieux de l’Empereur envers les autres croyances, qui peuvent tout aussi bien faire penser à une adhésion. Parmi de nombreuses déclarations, Napoléon regrette que François Ier ne se soit pas converti au protestantisme, fait l’apologie de Moïse, de Saint Paul de Tarse, rappelle ses conviction déistes, célèbre le dogme chrétien, ainsi « Le sublime, dit-on, est un trait de la Divinité : quel nom donner à celui qui réunit en soi tous les traits du sublime ? Et le plus grand miracle du Christ, sans contredit, c’est le règne de la charité. Tous ceux qui croient sincèrement en lui, ressentent cet amour admirable, surnaturel, supérieur »[5]Robert-Antoine de Beauterne, Sentiment de Napoléon sur le Christianisme: conversations religieuses recueillies à Sainte-Hélène, 184.
Les propres convictions de l’Empereur sont changeantes ainsi il l’affirme d’ailleurs à Las Cases à Sainte Hélène « Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément, Dieu le veuille ! », sans oublier que dans ses derniers mois, il assiste à des messes catholiques puis, demande à être enterré selon les rites de l’Eglise catholique et apostolique dans laquelle il avait été baptisé.
Bibliographie sélective
Jacques-Olivier Boudon, L’expédition d’Egypte, Belin, 2018
Ahmed Youssef, « Napoléon et l’islam, l’anti-croisade », Fondation Napoléon, janvier 2023
Marc Fourny, « Quand Napoléon était le champion de l’islam », Le Point, 24 novembre 2019