Les chiffres contre les mythes

Les chiffres contre les mythes

Michel Messu

Sociologue-Professeur honoraire des universités
Michel Messu montre comment le nouvel ouvrage de Nicolas Pouvreau-Monti déconstruit les idées reçues sur l’immigration et invite à repenser cette question comme un choix politique majeur plutôt que comme un phénomène inéluctable.

Table des matières

Les chiffres contre les mythes

Un livre attendu

La sortie en librairie, au mois d’avril dernier, du livre de Nicolas Pouvreau-Monti intitulé Immigration, mythes et réalités (Fayard, 2026), constitue une sorte de soulagement. Enfin un ouvrage qui traite du phénomène migratoire sans autre arrière-pensée que celle de montrer ce qu’il en est et de nous rappeler que sa gestion reste une affaire éminemment politique.

L’ouvrage se remarque d’abord par sa présentation et sa construction argumentative. Il s’attaque en premier lieu à ce que l’auteur appelle les « mythes » qui entourent le phénomène et qu’il fait tomber les uns après les autres en apportant les données factuelles qui en ruinent toute consistance. Il s’avance ensuite dans la mise au jour des présupposés idéologiques, quand ce n’est l’activisme partisan, qui ont alimenté – et alimentent toujours – ces différents mythes. Il s’achève sous la forme d’un appel aux citoyens à se saisir eux-mêmes des conséquences du phénomène en le plaçant sur le terrain qui aurait dû rester le sien, celui de la responsabilité gouvernementale à assurer le bien-être de ceux qui, par l’exercice démocratique, délèguent à cette instance le pouvoir d’agir.

Parmi les mythes pulvérisés, il y a d’abord ce mantra colporté sous le signe du bon sens historique, caricaturé par la verve démagogique du leader insoumis Mélenchon lorsqu’il prétend qu’un Français sur trois serait lié à une migration antérieure. Mantra aujourd’hui estampillé du sceau « scientifique » de l’Ined qui énonce doctement que « l’entrelacement des origines et des générations porte ainsi à 41 % la proportion de personnes en France qui ont un rapport à l’immigration soit dans l’histoire familiale, soit par une union ou par sa propre descendance[1]. » Le mantra voudrait donc qu’il n’y ait pas plus d’immigration en France aujourd’hui qu’hier et que la nation française ne serait qu’un conglomérat des migrations successives. Las, Nicolas Pouvreau-Monti l’explicite dans le détail, il n’y a jamais eu autant d’immigration en France qu’aujourd’hui. En une dizaine de pages lumineuses celui-ci nous dresse le tableau d’un « vieux pays sédentaire » dans lequel les migrations font figures d’« exception récente ». 1% aux alentours de 1850 lorsque s’amorce la révolution industrielle, 6,5% aux lendemains de l’hécatombe des forces vives produite par la Première Guerre mondiale, 11,3% de la population totale en 2024 (source Insee). Cela, rappelons-le, quand la population générale de la France métropolitaine tendait à doubler de volume.

Nul doute, aucune loi transcendante de l’histoire ne préside au phénomène migratoire, si ce n’est l’histoire des lois adoptées par nos gouvernements. Ce sont elles, ainsi que le détaille Nicolas Pouvreau-Monti, qui configurent l’allure, le rythme et la composition des migrations que nous enregistrons. Pour ce qui est de la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale, l’auteur rend compte de ce que les inflexions législatives produisent comme effets émergents en termes de présence, d’installation, de compétences économico-sociales, de composition ethno-religieuse, etc., sur le territoire national. On pense au fameux « regroupement familial » – plus complexe qu’on ne le dit –, à l’extension des droits opposables en matière de logement, d’éloignement pour motif administratif ou sécuritaire, etc. Et si l’on adjoint les objectifs politiques délibérés poursuivis en matière d’accueil d’étudiants étrangers, de main d’œuvre pour les « métiers en tension », d’accueil de « réfugiés politiques », etc., le constat s’impose : « il n’y a jamais eu autant d’immigrés en France qu’aujourd’hui, avec une croissance très forte depuis vingt-cinq ans. La population immigrée résidant sur le territoire a augmenté de 76% depuis l’an 2000, pour atteindre 7,7 millions de personnes en 2024[2]. »

Foin donc du « mythe » d’une France pays d’accueil universel transhistorique et fruit quasi plénier du phénomène. Cette vision n’est nullement avérée et représente, à n’en point douter, une manière purement idéologique de poursuivre des intérêts politiques, d’ailleurs divers et variés. Tel que l’argumente l’ouvrage, plaider en faveur d’une « immigration de travail » pour satisfaire la demande de main d’œuvre dans les « métiers en tension » relève d’intérêts sectoriels visant à faire baisser le coût du travail que réclame le secteur – sans égard pour les coûts sociaux induits du fait de leur faible contribution à la protection sociale, ni pour le frein à l’innovation technologique que cela entraîne. Se déclarer terre d’accueil universelle en prétendant fabriquer ainsi une « nouvelle France », relève seulement de la visée mélenchoniste « dissensuelle » de la conquête du pouvoir, tout comme il s’agissait d’asseoir le pouvoir des soi-disant représentants du « cercle de la raison » en préconisant l’ouverture tous azimuts des frontières et la libre circulation des marchandises et des hommes.

C’est donc tout à fait logiquement que Nicolas Pouvreau-Monti nous enjoint à replacer la question migratoire sur le terrain politique. Tant celui de la décision politique – puisque le phénomène ne saurait s’apparenter à un fatum géopolitique, il résulte à l’inverse des décisions prises – que celui du traitement des conséquences qu’il entraîne, notamment en matière de cohésion sociale, d’équilibre de la protection sociale ou de préservation des valeurs affichées par la société française. Nicolas Pouvreau-Monti nous alerte : « à la manière d’une blessure que l’on tarde à prendre en charge, la question non traitée de l’immigration tend à s’aggraver avec le temps qui passe[3]. »

Autre « mythe » fracassé, le prétendu apport bénéfique pour notre économie et nos finances publiques. La conviction d’un solde économique positif de l’immigration est encore assez largement partagée parmi nos concitoyens. « Sans eux, qui paierait nos retraites ? » avance-t-on sans autre vérification comptable. « Cette petite musique, censée apaiser les angoisses d’un pays vieillissant, se heurte pourtant à un mur de réalité dès que l’on ose soulever le capot de la machine économique française » nous prévient le directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie.

En quelques tableaux chiffrés et actualisés, ce dernier établit sans grande difficulté que la migration d’aujourd’hui importe de l’inactivité économique et grève les comptes de l’État et de la Sécurité sociale. Seulement 63% des immigrés résidant sur le sol français occupent un emploi (source EUROSTAT, 2021), un des plus mauvais résultats de l’Europe de l’Ouest. Si l’on porte la focale sur les migrations extra-européennes en âge d’être actives, c’est un peu plus de la moitié (56%) qui se trouve employée, toujours un des plus faibles taux de l’Union européenne. En zoomant sur l’année 2023, le tableau est parlant : la moitié des migrants d’origine européenne occupe un emploi, un tiers des originaires du Maghreb, un quart des immigrés africains (hors-Maghreb). La France admettant aujourd’hui l’immigration la plus africaine des pays de l’OCDE, cela contribue fortement à rendre l’immigration sous-contributive aux finances de la nation, mais sur-consommatrice des dépenses publiques, sociales en particulier.

La démonstration proposée par Nicolas Pouvreau-Monti est étayée par de nombreux exemples analysés avec finesse. Ainsi, la comparaison des résultats obtenus par les migrations algérienne, d’une part, d’Asie du Sud-Est, d’autre part, est tout à fait saisissante. On peut les qualifier d’antithétiques. La première concentre les effets délétères évoqués plus haut sur les plans de l’emploi et des ressources publiques, ainsi que de la sécurité intérieure. La seconde passe, en l’espace d’une génération, des moins bons indicateurs de qualification (scolaire, professionnelle, maîtrise de la langue française) aux meilleurs. Ce qui en fait la diaspora le mieux intégrée dans la France de notre époque. En témoigne, leur faible taux d’endogamie selon l’origine migratoire : 14% pour les descendants de deux parents immigrés d’Asie du Sud-Est, et même 2% pour les descendants d’un seul parent ayant la même origine, contre 35% pour l’ensemble des descendants d’immigrés, et même 77% pour les descendants de deux parents immigrés turcs. La culture, nous suggère Nicolas Pouvreau-Monti, serait « comme la clé de voûte » de ces différences de trajectoire d’intégration à la société d’accueil. « La culture d’origine, le modèle familial, le rapport à l’éducation et à la société d’accueil sont des moteurs bien plus puissants que toutes les politiques de la Ville[4] » n’hésite-t-il pas à conclure.


Démographie et idéologie

Par-delà tous les autres « mythes » réduits en poussières par l’ouvrage, une obsédante question émerge peu à peu à la lecture de l’ouvrage : la démographie, pour le moins celle de nos institutions officiellement agréées, n’aurait-elle pas quelque peu contribué à construire tous ces « mythes » ? L’ouvrage rend hommage aux rares démographes qui, depuis plusieurs décennies maintenant, ont tenté d’appréhender la question migratoire selon la démarche que devraient suivre les sciences sociales : à savoir, la traiter comme un objet à connaître et non comme une valeur à apprécier ou une cause à estimer. C’est le cas de Michèle Tribalat et de Gérard-François Dumont, mais combien ne se sont pris au jeu de l’expertocratie, comme l’appelle Nicolas Pouvreau-Monti, pour devenir les partisans-militants d’une immigration bienfaisante, paisible et toujours enrichissante, insupportablement contrariée par le « racialisme » (supposé) foncier des nationaux de souche ?

La question se pose en effet lorsque ce qui aurait pu n’être qu’une controverse entre chercheurs admettant des hypothèses interprétatives distinctes et des conclusions divergentes, autrement dit une disputatio de bon aloi entre scientifiques procédant sine ira et studio, s’est vue transformer en tentatives de disqualification académique, en pugilat médiatique et en ralliement idéologique en faveur des propagandistes du sans-frontiérisme et du brassage populationnel planétaire « gagnant/gagnant ». Où était l’hypothèse à réfuter, données chiffrées et calculs statistiques dûment établis ? N’avait-elle pas cédé la place à la posture morale et politique, le plus souvent empruntée au débat social dont elle reprenait les termes mêmes (singulièrement ceux de « racisme systémique » ou d’« islamophobie ») ? Il n’empêche, pour prétendre à la vertu dans l’arène politique et médiatique, une telle posture n’a pas sa place dans le domaine de la science, fût-elle une science du social et du comportement des populations. La démographie française, au travers de ses institutions les mieux reconnues, tel l’Institut national des études démographiques (Ined), et sous l’impulsion de quelques-unes de ses figures influentes, s’écartait de sa fonction scientifique au point de perdre, si l’on suit le jugement de M. Tribalat[5], toute compétence en matière d’immigration.

Cela n’est qu’à moitié surprenant quand on se souvient que depuis des lustres l’une desdites figures influentes, Hervé Le Bras, clame que ce que l’on appelle démographie, depuis ses origines, obéit à des mobiles foncièrement politiques et idéologiques. Retenant sa propre leçon, il fait finalement preuve d’une grande cohérence en la pratiquant ainsi et en se faisant le chantre de l’immigration sans problème.

Ce faisant, les démographes qui l’ont suivi dans cette voie, ont réussi à occulter pendant de longues années les réalités du phénomène migratoire qui touchait notre pays. Mais Nicolas Pouvreau-Monti, en réduisant les « mythes » à leur statut de fantasmes idéologiques et politiques, met en lumière les réalités du phénomène et apporte une compréhension autrement clarifiée de ses enjeux. Les artifices statistiques, parfois les manipulations des catégories analytiques, les biais interprétatifs et les penchants partisans des démographes promus « incontestables experts » de la question migratoire, ne seront pas arrivés à l’édulcorer et à en faire une triviale et truquée question de « racisme ». L’analyse démographique à laquelle se livre Nicolas Pouvreau-Monti écarte cette moraline antiraciste si bien portée de nos jours et lui préfère les constats factuels et les causalités probantes, ce qui lui permet de circonscrire l’espace où se jouent les effets du phénomène migratoire – l’espace anthropo-culturel de la nation, pour lui donner un nom – et le lieu à partir duquel cet espace se régule. Ce lieu, comme il a déjà été indiqué, est celui de la décision et de la responsabilité politiques. Il revient donc aux « responsables politiques » et aux citoyens qui les mandatent de se saisir de la question, de se prononcer et de prendre des décisions. Le démographe rigoureux, sans prétentions mystagogiques, seulement démographe, apporte les données qu’il a su construire, discuter et vérifier, tente de dégager les facteurs ou causalités explicatives et, lorsqu’il le peut, prédit leur évolution et leurs conséquences, puis passe la main car là s’arrête sa compétence scientifique.

C’est ce que fait l’ouvrage Immigration, mythes et réalités, et c’est pour cette raison qu’il était attendu sous cette forme accessible à un large lectorat.

Auteur

Michel Messu

Sociologue-Professeur honoraire des universités

Toutes ses publications

Droit de réponse et contributions
Vous souhaitez réagir ? Soumettez une proposition de tribune

Vous pourriez aimer aussi :

WOKISME VS TRUMPISME : NOUVELLE GUERRE DES IDÉES

Un entretien de Pierre-Henri Tavoillot avec le philosophe Manuel Maria Carrilho qui analyse le wokisme comme une idéologie issue du « paradigme de l’illimité », fondée sur une conception sans bornes de l’identité et du langage, et marquée par un fanatisme censorial profondément ancré dans les institutions occidentales.

Vous avez dit liberté académique ? À propos d’un rapport hémianoptique commandé par France Universités

La publication récente d’un rapport sur la liberté académique a bien évidemment suscité un immense intérêt de la part de l’Observatoire d’éthique universitaire, d’autant plus qu’il y est fait abondamment mention de notre Observatoire, dont une des missions est précisément de dénoncer les atteintes multiples à la liberté académique et qui a publié sur son site plusieurs éditoriaux et articles sur ce sujet.
Ce qu'il vous reste à lire
0 %

Peut-être devriez-vous vous abonner ?

Sinon, ce n’est pas grave ! Vous pouvez fermer cette fenêtre et continuer votre lecture.

    S'enregistrer: