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Camarade bourgeois, laisse-nous travailler !

Camarade bourgeois, laisse-nous travailler !

Xavier-Laurent Salvador

Linguiste, Président du LAIC
Tout est là. La sottise satisfaite, le folklore révolutionnaire, la confusion intellectuelle et cette formidable capacité d’une jeunesse militante à se donner le beau rôle en faisant payer aux autres le prix de ses indignations.

Table des matières

Camarade bourgeois, laisse-nous travailler !

Ce matin, en arrivant à l’Institut catholique de Paris, je découvre l’université barricadée. Des poubelles entassées, des portes condamnées, des étudiants empêchés d’entrer, des professeurs empêchés d’enseigner. Un colloque consacré aux rapports entre sciences et idéologie annulé. La pensée critique, manifestement, attendra que les révolutionnaires aient terminé de vider les containers. Au milieu du désastre, cette jeune manifestante brandit une pancarte en carton : « Camarade bourgeois, révolte-toi ! »

Tout est là. La sottise satisfaite, le folklore révolutionnaire, la confusion intellectuelle et cette formidable capacité d’une jeunesse militante à se donner le beau rôle en faisant payer aux autres le prix de ses indignations.

Camarade bourgeois, révolte-toi ! Mais contre qui, exactement ?

Contre les étudiants qui veulent assister aux cours ? Contre les enseignants qui souhaitent transmettre leur savoir ? Contre les familles qui consentent des sacrifices financiers considérables pour permettre à leurs enfants d’étudier ? Contre les salariés modestes qui financent, par leurs impôts, des établissements publics où une poignée d’agitateurs décide souverainement que personne n’apprendra rien aujourd’hui ?

Il faut mesurer l’extraordinaire inversion sociale que représente cette comédie.

Pendant des siècles, les catégories populaires se sont battues pour accéder à l’instruction. L’école, le lycée, l’université incarnaient une promesse d’émancipation : celle de ne plus dépendre de sa naissance pour accéder aux livres, aux sciences, aux métiers intellectuels.

Et voici qu’au nom du peuple, de prétendus révolutionnaires ferment les établissements où s’accomplit cette émancipation.

Ils ne se révoltent pas contre la bourgeoisie. Ils se révoltent contre ce qui permet de ne pas en dépendre.

À Louis-le-Grand, à Henri-IV, à la Sorbonne, à l’Institut catholique, le même spectacle se répète : des lieux de transmission transformés en théâtres d’agitation politique. Il faudrait appeler cela une prise de conscience. J’y vois surtout une démission devant l’exigence de penser.

Car enfin, de quoi se nourrit cette révolte ? De quelle connaissance historique ? De quelle intelligence des institutions ? De quelle réflexion sérieuse sur les inégalités sociales ? La caricature tient lieu d’analyse, le slogan remplace le raisonnement, et l’obstruction physique dispense avantageusement de la contradiction intellectuelle.

Ce n’est pas la révolte qui m’indigne. L’histoire européenne est pleine de révoltes magnifiques, parfois nécessaires, souvent fécondes. C’est cette révolte sans culture qui m’inquiète : celle qui emprunte les mots d’une histoire qu’elle ne comprend plus pour empêcher les autres de l’étudier.

Je suis médiéviste. Dans deux ans, certains de ces jeunes gens pourraient se retrouver devant moi pour étudier la civilisation médiévale. Il faudrait alors leur expliquer la naissance des universités, l’organisation des savoirs, la disputatio, l’apprentissage de la contradiction, la lente conquête d’une autonomie intellectuelle.

Et je devrais enseigner cela à ceux qui considèrent aujourd’hui qu’une porte barricadée constitue une réponse recevable à une question politique ?

Non. Je refuse cette inversion des responsabilités. Je refuse que l’université ait pour mission de réparer indéfiniment, sans jamais pouvoir rien exiger, les renoncements successifs du système scolaire. Enseigner n’est pas distribuer un certificat de bonne conscience à ceux qui ont décidé que leurs convictions les dispensaient d’apprendre.

Il y a pourtant bien plus grave que ces quelques poubelles.

Une société peut supporter beaucoup de révoltes. Elle  ne supportera pas durablement l’effondrement de la formation intellectuelle de ses citoyens.

Les résultats de PISA 2025 devraient nous empêcher de dormir. En France, les performances des élèves de quinze ans reculent encore en mathématiques et en compréhension de l’écrit par rapport à 2022. Elles figurent désormais parmi les plus faibles jamais enregistrées pour notre pays. Depuis 2015, la proportion des élèves ne maîtrisant pas les compétences élémentaires a augmenté de douze points en mathématiques et de onze points en lecture.

Plus saisissant encore : 26 % des élèves français interrogés considèrent que l’école a été une perte de temps. La moyenne de l’OCDE est de 4 %.

Vingt-six pour cent !

Nous avons donc construit une institution que plus d’un quart de ses usagers regardent comme une perte de temps, pendant que certains des autres consacrent une énergie admirable à empêcher ceux qui veulent encore apprendre d’y parvenir.

Ce n’est plus une simple crise scolaire, c’est une crise de civilisation.

L’ignorance ne constitue pas seulement un handicap individuel. C’est un danger collectif. Une population qui lit mal, raisonne difficilement, connaît insuffisamment son histoire et confond l’indignation avec l’argumentation devient vulnérable à toutes les manipulations. Elle ne sait plus distinguer une preuve d’une affirmation, une démonstration d’un slogan, une liberté d’un caprice.

Et cette vulnérabilité ne menace pas seulement la démocratie. Elle menace la recherche, la médecine, la justice, l’économie, la souveraineté scientifique et jusqu’à notre capacité à comprendre les technologies qui gouverneront bientôt nos vies. Il serait commode d’accuser seulement les manifestants. Ce serait leur accorder une importance excessive et exonérer ceux qui les ont formés.

Cette génération n’est pas née vide de savoirs. Nous avons organisé les conditions de cet appauvrissement.

L’Éducation nationale porte ici une responsabilité historique. À force de réformes, de bureaucratie pédagogique, d’objectifs contradictoires, d’évaluations accommodantes et de discours sur les compétences qui finissent par reléguer les connaissances, elle s’est progressivement éloignée de sa mission première : instruire. Nous avons conservé les bâtiments, multiplié les administrations, entretenu les procédures. Et en même temps nous avons laissé se fissurer l’essentiel : l’autorité du savoir. Il est temps d’en tirer des conséquences radicales.

Et s’il fallait dissoudre l’Éducation nationale ?

Non pas supprimer l’instruction publique, ni abandonner les enfants à leur origine sociale. Mais dissoudre cette organisation centralisée qui semble parfois davantage préoccupée de sa propre reproduction que de la réussite de ses élèves.

Imaginons autre chose.

Une instruction nationale garantie, des programmes exigeants, des évaluations indépendantes, des diplômes incontestables. Mais une liberté considérablement accrue pour les familles dans le choix des moyens d’apprentissage. Un enseignement à distance structuré, contrôlé, accessible. Des enseignants libérés d’une partie de leurs contraintes administratives. Des établissements physiques réservés aux activités pour lesquelles la présence est réellement irremplaçable : les laboratoires, les ateliers, les échanges intellectuels, le sport, la vie collective.

Et pourquoi ne pas ouvrir enfin le dossier du patrimoine immobilier scolaire ? Combien de bâtiments entretenons-nous simplement parce que nous avons toujours procédé ainsi ? Quelle part pourrait être reconvertie ou cédée afin de financer directement la qualité de l’enseignement, l’accompagnement des élèves et les nouvelles infrastructures pédagogiques ?

Il ne s’agit pas de remplacer un professeur par un écran. Il s’agit de reconnaître qu’un écran peut désormais accueillir autre chose qu’une distraction.

L’intelligence artificielle rend possible une transformation considérable de la transmission : répétiteurs personnalisés, exercices adaptés, explications renouvelées, suivi des progrès, accès permanent aux bibliothèques et aux corpus. Pour la première fois, un élève peut disposer, en complément de ses maîtres, d’un accompagnement intellectuel individualisé d’une ampleur jusqu’ici inaccessible.

Pourquoi ne pas imaginer un service national de l’intelligence artificielle éducative, public, accessible à tous, doté d’outils ouverts, de contenus scientifiques vérifiés et d’une véritable exigence pédagogique ?

Ce serait un chantier autrement plus révolutionnaire que de renverser des poubelles.

Bien sûr, la responsabilité des familles devrait être réaffirmée. L’État ne peut pas tout faire, tout organiser, tout surveiller, puis être tenu pour seul responsable lorsque les enfants ne travaillent pas. La transmission commence aussi dans les foyers. Elle suppose du temps, de l’attention, de l’exigence, et la conviction que le savoir mérite un effort.

Mais la liberté des familles doit s’accompagner d’une obligation collective : aucun enfant ne doit être condamné à l’ignorance parce qu’il serait né dans une famille moins disponible, moins instruite ou moins fortunée.

Voilà ce que serait une révolution de l’instruction : redistribuer les moyens d’apprendre plutôt que conserver à tout prix les moyens d’administrer.

« Camarade bourgeois, révolte-toi ! »

Je veux bien, finalement, prendre cette injonction au sérieux.

Je me révolte contre une société qui traite l’école comme une garderie, l’université comme une scène militante et le diplôme comme un droit indépendant du travail accompli.

Je me révolte contre la facilité avec laquelle une minorité peut confisquer le temps et l’argent de ceux qui veulent apprendre.

Je me révolte contre la résignation de ceux qui gouvernent nos institutions et regardent s’effondrer les conditions mêmes de leur mission.

Je me révolte, surtout, contre cette étrange époque où l’on peut se proclamer révolutionnaire parce qu’on empêche un professeur de faire cours.

La véritable révolution serait aujourd’hui de rouvrir les livres, de libérer les salles de classe et de réapprendre à penser.

Ce matin, je voulais transmettre une part de notre civilisation.

D’autres avaient décidé que personne n’en aurait le droit.

Ils appellent cela une révolte.

J’appelle cela une défaite de l’intelligence.

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