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De l’exil à l’Observatoire : Éric Naulleau ou le Misanthrope de Belleville 

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De l’exil à l’Observatoire : Éric Naulleau ou le Misanthrope de Belleville 

Xavier-Laurent Salvador

Linguiste, Président du LAIC
Dans Le jour où je suis devenu OQTF (Fayard), il raconte comment il est devenu étranger à son propre quartier. Le plus contrariant, c’est qu’il n’a pas déménagé. Même adresse, autre pays. Chez lui serait désormais chez les autres. Il fallait bien qu’un jour Naulleau raconte son expulsion. De Belleville, en l’occurrence. Mais à le lire, la frontière passe au pied de son immeuble.

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De l’exil à l’Observatoire : Éric Naulleau ou le Misanthrope de Belleville 

Belleville, c’est quoi ? Une terre de littérature. Un quartier où l’on pouvait raconter le monde sans sortir de Paris. Pennac, Daniel Picouly, Thierry Jonquet, Joseph Bialot, Serge Quadruppani : il y avait du monde à la fenêtre. Les Malaussène, les vieilles dames inquiétantes de La Fée Carabine, des familles improbables, toute une humanité qui parlait fort et débordait des cadres. Un peu plus loin, du côté de la Goutte-d’Or, le jeune Idriss de Michel Tournier découvrait un autre Paris. L’ailleurs venait à votre rencontre. On économisait l’avion.

Le désordre faisait littérature. Les différences nourrissaient les histoires. L’étrangeté devenait familière. J’ai dit « étrangeté », pas « exotisme ». Car voici qu’à Belleville, l’exotique, c’est Naulleau.

Dans Le jour où je suis devenu OQTF (Fayard), il raconte comment il est devenu étranger à son propre quartier. Le plus contrariant, c’est qu’il n’a pas déménagé. Même adresse, autre pays. Chez lui serait désormais chez les autres. Il fallait bien qu’un jour Naulleau raconte son expulsion. De Belleville, en l’occurrence. Mais à le lire, la frontière passe au pied de son immeuble.

J’avais emprunté par distraction une des rues interdites – dit-il. Les hyènes étaient de sortie. L’un des charognards cria mon adresse. « On sait où tu habites, Naulleau ! » Et je compris seulement le message pourtant délivré tant de fois. Je n’étais plus chez moi. Ou plutôt, chez moi, c’était chez eux. Vous n’êtes plus chez vous ou plutôt, chez vous, c’est chez nous. Voilà ce que proclament les trafiquants de cigarettes à la sortie du métro Belleville, voilà ce que proclame la racaille, voilà ce que proclament les islamistes.

On connaît l’homme de télévision, ses réparties, ses impatiences. On retrouve ici un écrivain qui se souvient. Le Belleville d’autrefois, les locaux de Charlie Hebdo, les figures croisées au fil des années : sa colère a des adresses et des visages. Il tient à ce qu’il raconte. C’est même tout le problème : on se débarrasse plus facilement d’une opinion que d’un quartier auquel on est attaché.

Et puis il y a les nuits de fête. Naulleau y entend une déclaration de souveraineté.

Chez vous, c’est chez nous. Voilà ce que proclament aussi, par le détour d’un paradoxe, les braillards bellevillois du samedi soir après une victoire ou une défaite (qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait le footoir) du PSG ou de l’Algérie. Des concerts de klaxons, des tirs de mortiers jusqu’au bout de la nuit, mais pas de pillages, pas de voitures brûlées ou de destruction du mobilier urbain. Pour la bonne raison que Babelville est déjà pays conquis, un camp de base depuis lequel lancer des razias dans d’autres territoires, les beaux quartiers à conquérir. Des hordes à l’assaut du périphérique, des commerces et, chose nouvelle, des domiciles privés.

C’est Alceste que cet homme-là. Un Alceste descendu dans la rue, qui aurait troqué les salons du XVIIe siècle contre les trottoirs de Belleville. Il aime encore assez son quartier pour souffrir de ne plus le reconnaître. Sa misanthropie se nourrit de cet attachement contrarié. La comédie politique lui fournit le reste. Mélenchon, les figures de LFI, les proclamations de la « Nouvelle France » : les personnages entrent en scène avec un sérieux qui fait la moitié du travail du satiriste. Naulleau se charge de l’autre. Chez lui, le sens du ridicule demeure un service de proximité.

Ce mot d’ordre, cet ordre d’évacuation des populations autochtones plus précisément, a été dirigé depuis Belleville, dont la députée LFI se nomme Sophia Chikirou, un nom qui rime significativement avec « Ceauşescu ».

On pourrait ranger le livre parmi les chroniques d’un Paris disparu, puis passer son chemin. On pourrait aussi expédier son auteur dans la catégorie du vieux mâle blanc contrarié. Ce serait commode. Cela dispenserait surtout de poser la question qui traverse son récit : que reste-t-il d’un lieu commun quand ceux qui l’habitent n’ont plus de règles communes, autres que celles qu’ils prétendent imposer ? 

[…] vos lois ne s’appliquent pas à nous, nos lois s’appliquent à vous.

C’est là que Belleville déborde Belleville. Le quartier devient, sous sa plume, le théâtre d’une rupture plus vaste : des héritages tournés en dérision, des continuités suspectes, un passé dont il faudrait sans cesse se justifier. À force de sommer chacun de se défaire de ce qui le précède, on finit par s’étonner qu’il ne sache plus où il habite. On a déconstruit Babelville. On a libéré Naulleau. Il n’avait rien demandé.

Le livre poursuit cette logique jusque dans les gestes de ceux qui devraient incarner la règle commune.

Maire de Bouffémont dans le Val-d’Oise, Karine Okonski, blaze devenu bien louche dans la Nouvelle France, célèbre une victoire du PSG affublée d’un maillot floqué du nom de Redoine Faïd, braqueur condamné pour un casse durant lequel la policière Aurélie Fouquet perdit la vie. Des gages ou dégage ! « À Rome, fais comme les Romains » est devenu « À Rome, fais comme les barbares », puis « En Barbarie, fais comme les Barbares ».

Déconstruire est une opération intellectuelle. Habiter est une nécessité humaine. Entre les deux, il y a des gens qui aimeraient pouvoir rentrer chez eux sans avoir à négocier leur légitimité. Chez Naulleau, le vivre-ensemble prend un tour moins aimable : vos lois ne s’appliquent pas à nous, les nôtres s’appliquent à vous. L’islam radical tient sa place dans ce récit, et la dhimmitude ne semble guère tenter notre misanthrope. On ne lui en voudra pas. Voilà pourquoi ce livre trouve sa place à l’Observatoire d’éthique universitaire, dont Éric Naulleau a rejoint les rangs. Inutile de transformer chaque mésaventure bellevilloise en colloque : les questions sont déjà là. Que transmet-on ? Que tient-on encore à préserver ? Et depuis quand faut-il s’excuser de vouloir prolonger ce que l’on a reçu ?

Naulleau aborde ces questions avec ses souvenirs, ses colères et ses calembours. « Babelville », le « footoir » : il fallait les oser. On les lui pardonne d’autant plus volontiers qu’on a ri. Mais une adresse criée dans la rue suffit à donner corps à ce que des pages d’abstractions laisseraient à distance. À l’Observatoire, nous qui savons produire des pages, la leçon mérite d’être retenue.

On referme le livre avec quelques inquiétudes et le plaisir d’avoir lu un homme qui sait encore donner du mordant à son attachement. Alceste voulait fuir le monde. Celui-ci tient à son quartier. On comprend qu’il soit de mauvaise humeur.

Éric Naulleau est devenu OQTF à Belleville. Qu’il se rassure : à l’Observatoire, il est chez lui.

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