Le français sans la France – Trois phrases et une doctrine

Le français sans la France – Trois phrases et une doctrine

Collectif

Tribune des observateurs
Trois déclarations d’Emmanuel Macron sur les langues régionales, la francophonie africaine et l’arabe en France révèlent une même confusion : celle qui consiste à parler de la langue française sans plus la penser comme une langue de civilisation. Les langues régionales ne furent pas des ennemies de la nation ; la vitalité démographique du français en Afrique ne supprime pas son histoire française ; la présence de l’arabe en France ne saurait redéfinir à elle seule notre politique linguistique. Défendre le français ne signifie pas refuser les autres langues, mais rappeler qu’une langue commune est aussi une mémoire, une exigence et une discipline de l’esprit.

Table des matières

Le français sans la France – Trois phrases et une doctrine

Emmanuel Macron parle souvent de la langue française. Il en parle avec une aisance pressée, ce qui lui permet de transformer une évidence en révélation… ou une approximation en doctrine. Il faut lui reconnaître ce talent. Trois phrases récentes ou récurrentes suffisent pourtant à dessiner un problème plus profond qu’une simple maladresse.

Les langues régionales auraient été « un instrument de division de la nation »[1]. L’épicentre du français se trouverait désormais dans le bassin du Congo.

[2]

L’arabe serait la deuxième langue la plus parlée en France[3].Chacune de ces affirmations peut recevoir une explication, une nuance, une défense même, si l’on prend soin de la replacer dans son contexte. Mais leur réunion produit autre chose qu’un discours sur les langues. Elle révèle une manière de penser la France, ou plutôt de ne plus vouloir la penser autrement que comme un espace traversé de flux, de chiffres, de signes diplomatiques et de promesses démographiques. Je ne conteste pas ici que la langue française ait une présence mondiale. Je ne conteste pas davantage que l’Afrique francophone en soit l’un des grands avenirs. Je ne conteste pas que l’arabe soit très présent dans la société française, ni que les langues régionales aient entretenu avec l’État central une histoire difficile. 

Par contre, je conteste l’usage politique de ces constats. 

Une langue ne se réduit pas au nombre de ses locuteurs. Une nation ne se résume pas à la carte de ses pratiques domestiques. Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle accepte de parler d’elle-même dans le vocabulaire de sa dissolution.

Les langues régionales ne divisaient pas la France : elles étaient la France

La phrase sur les langues régionales est la plus révélatrice, parce qu’elle semble venir d’un autre âge. Elle repose sur une vieille idée administrative : la France aurait dû se protéger de ses patois, de ses langues locales, de ses fidélités provinciales, comme d’autant de petites séditions dormantes. Le français aurait fait la nation contre ces langues, et celles-ci auraient représenté le désordre dont il fallait sortir.

Que le français ait contribué à l’unité du pays, nul ne le nie. Il fut la langue de la loi, de l’école, de l’administration, de la conversation savante et de l’ambition sociale. L’ordonnance de Villers-Cotterêts, la Révolution, l’école républicaine, l’armée, la presse, l’université ont imposé ou diffusé une langue commune. Cette histoire existe. Elle a produit une puissance d’unification rare. Elle a permis à des hommes venus de provinces très différentes de participer à une même vie publique. Elle a donné au citoyen une langue de la loi, donc une langue de l’égalité. Mais cette vérité n’autorise pas le contresens. Les langues régionales n’étaient pas, par essence, des instruments de division. Elles étaient les langues de la naissance, du travail, des paysages, des familles, des provinces, des fidélités anciennes. Elles disaient la France avant de dire la République. Le breton, l’occitan, le basque, le corse, l’alsacien, le flamand, le catalan, les parlers d’oïl ne furent pas des complots contre la nation. Ils furent des formes de vie. Ils n’avaient pas à être humiliés pour que le français soit aimé.

L’État a souvent confondu l’unité avec l’uniformité. Il a cru qu’une langue commune exigeait l’abaissement des autres et il a fait de la diversité intérieure une menace, alors qu’elle pouvait devenir un patrimoine. Cette erreur jacobine n’oblige pas à renoncer au français comme langue nationale, au contraire ! Elle oblige en revanche à le penser plus fermement. Une langue commune n’a pas besoin de mépriser les langues qu’elle fédère. Elle doit les ordonner sans les nier et former un espace supérieur de délibération, et pas effacer toute mémoire antérieure. Le paradoxe est que le même président qui soupçonne les langues régionales de division célèbre volontiers les appartenances multiples lorsqu’elles viennent d’ailleurs. Les langues enracinées dans les provinces françaises inquiètent ; les langues issues de l’immigration intéressent ; les langues de la francophonie mondiale enthousiasment. Il y a là moins une pensée qu’un réflexe d’époque : la diversité est suspecte lorsqu’elle rappelle l’ancienne France ; elle devient précieuse lorsqu’elle annonce la nouvelle.

Le Congo n’est pas la Seine

La phrase sur le bassin du Congo peut sembler plus juste. D’un point de vue démographique, le centre de gravité de la francophonie se déplace. Sans doute que les pays africains francophones auront un poids croissant dans l’avenir numérique du français et il n’y a pas à s’en effrayer. Et si cette croissance s’accompagne d’écoles solides, de lectures, d’universités, de journaux, de bibliothèques, d’œuvres et de liberté politique : tant mieux ! Une langue qui voyage ne perd pas nécessairement son âme. Elle peut s’enrichir de voix nouvelles. 

Mais le mot « épicentre » n’est pas innocent. Il suggère un déplacement plus profond qu’un simple constat statistique. Il laisse entendre que le nombre suffit à déterminer le centre. Or notre langue n’est pas un recensement. Ce n’est pas seulement ce qui se parle « en français ». Il est aussi ce qui s’est écrit, disputé, transmis, corrigé, enseigné, aimé en français. Une grammaire, une littérature, une manière de raisonner, une politesse de l’abstraction, une histoire de la phrase : quelque chose qui dépasse la communication. Le français appartient à tous ceux qui le parlent, mais il ne devient pas pour autant une langue sans origine. Il n’est pas un idiome flottant que l’on pourrait détacher de son histoire pour le louer au plus grand nombre. Sa patrie première compte ! Pas pour exclure les autres, mais parce que toute langue de civilisation porte une dette. Le latin a survécu à Rome, mais il ne s’est jamais compris sans Rome. L’espagnol appartient à l’Amérique autant qu’à l’Espagne, mais Cervantès ne devient pas un accident provincial parce que Mexico ou Buenos Aires ont donné à cette langue d’autres grandeurs. Le français mondial ne supprime pas la France. Il la prolonge ou la trahit selon ce que nous acceptons d’en faire. Il faut donc distinguer la francophonie comme espace démographique et le français comme héritage de civilisation. La première peut se déplacer, se multiplier, se transformer. Le second demande une fidélité. Il ne s’agit pas de maintenir Paris comme une « douane » du vocabulaire ou une « préfecture » du bon usage, non. Il s’agit de rappeler que l’autorité d’une langue ne se mesure pas seulement à sa circulation et qu’elle se mesure aussi à ce qu’elle permet de penser, à ce qu’elle conserve, à ce qu’elle exige.

Une langue peut avoir beaucoup de locuteurs et peu de lecteurs. Elle peut être partout présente et nulle part transmise. Elle peut servir à la publicité, à la chanson, à la diplomatie, au commerce, et cesser peu à peu d’être la demeure d’une pensée. Le danger n’est pas que le français soit parlé sur les rives du Congo. Le danger serait qu’on se serve de cette belle vitalité pour excuser l’abandon de la langue en France même.

L’arabe en France l’Arabe de France ?

La phrase sur l’arabe demande une autre prudence. Dire que l’arabe est la deuxième langue la plus parlée en France peut être vrai ou faux selon ce que l’on entend par là. Parle-t-on de l’arabe classique, de l’arabe littéral, des arabes dialectaux, du darija marocain, de l’arabe algérien, du tunisien, de langues familiales plus ou moins transmises, plus ou moins écrites, plus ou moins maîtrisées… dans des familles immigrées en majorité berbérophones ? ? Parle-t-on d’une langue lue, parlée, comprise, priée, chantée, étudiée ? La linguistique commence précisément lorsque on abandonne les slogans. Il n’y a aucune raison de mépriser l’arabe. C’est une grande langue de civilisation. Elle a porté une théologie, une philosophie, une poésie, une science, une mémoire impériale et religieuse. On peut l’étudier sérieusement. On devrait même l’étudier mieux, c’est-à-dire comme une langue difficile, complexe, noble, et pas comme un accessoire de communication communautaire ou un signe de complaisance politique. Mais il faut encore distinguer le fait de son interprétation. Qu’une langue soit très parlée sur un territoire ne lui donne pas nécessairement le même statut que la langue nationale. La France contient de nombreuses langues. Elle contient des langues régionales, des langues d’immigration, des langues scolaires, des langues liturgiques, des langues commerciales, des langues affectives. Elle n’a pourtant qu’une langue nationale. Cette distinction n’a rien d’injurieux. Elle conditionne même la possibilité d’une vie commune.

Le français n’est pas que la langue majoritaire. C’est la langue de la loi, de l’école, de la citoyenneté, de la délibération publique. C’est lui qui permet à des citoyens venus d’histoires différentes de ne pas rester enfermés dans leurs héritages particuliers. Si l’arabe est très parlé en France, cela dit quelque chose de l’immigration, des familles, de la religion, des quartiers, de la transmission. Cela ne dit pas (encore) ce que la France doit vouloir pour elle-même. Enfin, une statistique ne fait pas une politique linguistique. Elle peut éclairer une réalité ; elle ne fonde pas un destin. On peut constater la présence de l’arabe sans en faire le symbole d’une France nouvelle appelée à se définir contre son ancienne langue de culture. On peut enseigner l’arabe sans affaiblir le français. On peut reconnaître une grande langue étrangère sans la transformer en argument contre l’assimilation. Tout dépend de l’intention. Et c’est précisément l’intention qui inquiète lorsqu’un pouvoir parle de la langue française avec plus de tendresse pour ses périphéries que pour son cœur.

La faute : confondre tous les plans

La difficulté tient moins à chacune des phrases qu’à leur addition. Lorsqu’il parle des langues régionales, Emmanuel Macron retrouve le vieux ton centralisateur : la diversité locale menace l’unité. Lorsqu’il parle du Congo, il devient démographe : le nombre déplace le centre. Lorsqu’il parle de l’arabe, il devient sociologue et diplomate : la présence d’une langue dans la société française mérite reconnaissance. Ces trois raisonnements peuvent se défendre séparément. Ensemble, ils forment une incohérence. Le pouvoir soupçonne les langues régionales au nom de la nation, puis relativise la langue nationale au nom de la francophonie mondiale, puis valorise une langue d’immigration au nom du réel sociologique. Il est jacobin contre les provinces, mondialiste devant l’Afrique, multiculturaliste devant l’arabe. Il n’y a pas là une politique de la langue. On a affaire à un « machin » sans forme, qui s’adapte au gré des puissances et qui fait de la politique non pas par volonté : mais par contingence organique. On ne prend aucune décision, on subit des événements en s’exaltant de les subir. La démographie ? Ce n’est pas une politique, mais une aubaine. La déconstruction ? Ce n’est pas une politique, mais un fait incontournable. Le climat ? On n’y peut rien, c’est comme ça, il faut obéir aux lois du changement imposé. La langue ? C’est pareil. La Culture ? « Ça » se contourne.

Or une langue exige un ordre de pensée. Il faut savoir ce qui relève de la langue nationale, ce qui relève du patrimoine régional, ce qui relève de la francophonie extérieure, ce qui relève des langues étrangères présentes sur le territoire. Tout peut être reconnu, mais tout ne peut pas occuper la même place. La confusion des places finit toujours par produire la confusion des esprits. Le français deviendrait-t-il la langue de la dictature dès lors que ses locuteurs seront (ou sont déjà) des sujets de régime dictatoriaux ?

Le français peut accueillir des mots venus d’ailleurs. Il l’a toujours fait. Il peut entendre les accents du monde. Il peut produire des littératures africaines, québécoises, antillaises, suisses, belges, libanaises. Il peut même se laisser bousculer par des usages populaires, à condition que l’école, l’université, l’édition et la critique continuent de transmettre la langue haute. Une langue vivante n’est pas une langue immobile. Mais une langue vivante n’est pas non plus une langue abandonnée à tous les vents. La norme n’est pas l’ennemie de la vie mais sa condition. Sans ça, c’est un bruit social. Elle circule, elle amuse, elle signale, elle vend, elle séduit, mais elle ne forme plus. Elle ne permet plus d’entrer dans les nuances du droit, de la littérature, de la pensée, de la mémoire. Elle devient ce que la politique fantasme : un instrument immédiat, sans profondeur, sans dette, sans maître.

La langue française comme discipline de l’esprit

J’enseigne la linguistique, l’ancien français et la langue française. Je sais donc que les langues changent. Je sais qu’elles empruntent, qu’elles glissent, qu’elles se simplifient parfois, qu’elles se compliquent ailleurs, qu’elles vivent par l’usage et non par décret. Rien n’est plus ridicule qu’un purisme ignorant de l’histoire. Le français lui-même est né d’altérations, de contacts, de transformations lentes. Il porte dans sa chair du latin populaire, du germanique, de l’italien, de l’espagnol, de l’arabe, de l’anglais, et bien d’autres traces. Ceux qui veulent une langue chimiquement pure ne défendent pas le français ; ils inventent un musée. Mais l’excès inverse est plus dangereux aujourd’hui. Il consiste à croire qu’une langue n’est qu’un usage, qu’un usage vaut un autre usage, qu’une faute répétée devient immédiatement une richesse, qu’un appauvrissement expressif mérite le nom d’évolution, que la disparition des nuances est une victoire démocratique. Cette idée flatte l’époque parce qu’elle dispense d’apprendre. Elle fait passer la paresse pour ouverture et l’ignorance pour modernité. L’ancien français enseigne autre chose. Il montre que le français a une profondeur. Il rappelle que notre langue ne commence pas avec les éléments de langage ministériels, les messages publicitaires, les refrains industriels ou les improvisations présidentielles. Elle vient de loin. Elle a traversé des régimes, des guerres, des querelles religieuses, des révolutions esthétiques, des réformes scolaires, des académies, des salons, des amphithéâtres, des imprimeries. Elle a formé des générations d’esprits qui ne parlaient pas seulement pour communiquer, mais pour juger.

Une langue de civilisation est une école de précision. Elle apprend à distinguer ce qui se ressemble, à hiérarchiser ce qui se juxtapose, à nommer ce qui échappe. Elle donne des mots aux passions pour qu’elles ne deviennent pas seulement des cris. Elle donne une syntaxe à la pensée pour qu’elle ne se contente pas d’opinions. Elle donne une mémoire aux vivants pour qu’ils ne recommencent pas chaque matin le monde dans l’amnésie. Voilà pourquoi la question du français ne peut pas se réduire à une célébration aimable de la diversité. La diversité n’est pas un principe suffisant. Il y a des diversités fécondes et des diversités dissolvantes. Il y a des mélanges qui enrichissent parce qu’ils rencontrent une forme forte. Il y en a d’autres qui affaiblissent parce qu’ils se produisent dans le vide. Pour accueillir, encore faut-il avoir une maison.

Défense et Illustration de la langue française

Défendre le français ne consiste pas à nier les langues régionales, ni à mépriser les langues étrangères, ni à refuser la francophonie mondiale. Cela consiste à remettre chaque chose à sa place. Les langues régionales appartiennent au patrimoine français. Elles ne sont pas des ennemies intérieures. La francophonie africaine est une chance si elle ne sert pas à dénationaliser symboliquement le français. L’arabe est une grande langue qui mérite mieux que les usages tactiques qu’en font les gouvernants. Le français, lui, demeure la langue commune de la nation française et la langue d’une civilisation dont nous sommes comptables.

Il ne suffit pas qu’une langue soit parlée. Il faut qu’elle soit transmise. Il ne suffit pas qu’elle soit transmise. Il faut qu’elle soit enseignée. Il ne suffit pas qu’elle soit enseignée. Il faut qu’elle soit aimée pour ce qu’elle permet d’atteindre au-dessus de soi. Une langue qui ne promet plus aucune élévation est morte. On peut encore y commander un repas, remplir un formulaire, chanter un désir, dénoncer un adversaire. On ne peut plus y former un peuple. Le drame français n’est pas que d’autres parlent français ailleurs. C’est que nous semblions parfois renoncer à parler notre propre langue comme une langue digne d’être héritée. Nous l’allégeons, nous la simplifions, nous l’excusons, nous la sociologisons, nous la marchandisons, nous la mondialisons, puis nous nous étonnons qu’elle ne structure plus grand-chose. Le français n’a pas seulement besoin de locuteurs. Il a besoin de maîtres, d’élèves, de lecteurs, d’écrivains, de grammairiens, de professeurs, de parents, d’institutions qui ne rougissent pas de transmettre. Il existe une manière généreuse de concevoir la langue française. Elle consiste à dire qu’elle peut être offerte au monde sans être arrachée à son histoire. Elle peut devenir africaine, américaine, orientale, océanienne, sans cesser d’être française dans son origine et dans une part essentielle de sa forme. Elle peut accueillir des voix nouvelles sans consentir à l’effacement de sa mémoire. Elle peut être commune sans être vague.

Ce que les déclarations présidentielles révèlent, c’est moins une haine du français qu’une incapacité à l’habiter. Le français y devient successivement outil d’unification, marché démographique, signe diplomatique, accessoire de diversité. Il n’est jamais présenté pour ce qu’il est aussi : une discipline de l’esprit, une littérature, une patrie verbale, une longue conversation entre les morts et les vivants. La France peut reconnaître toutes les langues qu’elle veut. Elle peut célébrer les langues régionales, enseigner l’arabe, saluer le Congo, dialoguer avec Montréal, Dakar, Bruxelles, Port-au-Prince ou Beyrouth. Elle peut le faire noblement. Mais elle ne le fera noblement qu’à la condition de ne pas oublier que le français n’est pas un terrain vague. Il est une demeure. Une demeure s’ouvre, s’agrandit, se restaure, se transmet. Elle ne se défend pas en murant les fenêtres. Elle ne se sauve pas non plus en arrachant les fondations.

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