Observatoire d’éthique universitaire
Menu

Éloge de M. Aurélien Taché, bienfaiteur de la langue française – Compte rendu admiratif d’une œuvre qui fera date, à défaut de faire école

Éloge de M. Aurélien Taché, bienfaiteur de la langue française – Compte rendu admiratif d’une œuvre qui fera date, à défaut de faire école

Xavier-Laurent Salvador

Linguiste, Président du LAIC
Il est des livres qui bouleversent la pensée. D’autres qui renouvellent les sciences. D’autres encore qui changent le cours de l’histoire. Et puis il y a les livres qui permettent à leur auteur de passer à la télévision. Ne méprisons pas cette dernière catégorie : elle constitue aujourd’hui une part considérable de notre vie intellectuelle. M. Aurélien Taché vient de publier chez Fayard un ouvrage intitulé Le français, une langue africaine. Voilà une découverte dont nous ne saurions trop le féliciter. On savait depuis quelque temps que le français se parlait au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Congo et dans quelques autres contrées. Des écrivains africains avaient même eu l’audace de l’utiliser pour composer des œuvres littéraires. Mais il fallait qu’un homme politique français vînt enfin nous révéler la portée de cet événement.

Table des matières

Éloge de M. Aurélien Taché, bienfaiteur de la langue française – Compte rendu admiratif d’une œuvre qui fera date, à défaut de faire école

Il est des livres qui bouleversent la pensée. D’autres qui renouvellent les sciences. D’autres encore qui changent le cours de l’histoire. Et puis il y a les livres qui permettent à leur auteur de passer à la télévision. Ne méprisons pas cette dernière catégorie : elle constitue aujourd’hui une part considérable de notre vie intellectuelle. M. Aurélien Taché vient de publier chez Fayard un ouvrage intitulé Le français, une langue africaine. Voilà une découverte dont nous ne saurions trop le féliciter. On savait depuis quelque temps que le français se parlait au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Congo et dans quelques autres contrées. Des écrivains africains avaient même eu l’audace de l’utiliser pour composer des œuvres littéraires. Mais il fallait qu’un homme politique français vînt enfin nous révéler la portée de cet événement.

La science avance à grands pas.

M. Homais-Taché appartient à cette famille d’esprits généreux qui ne se contentent pas de constater le monde : ils le félicitent d’exister. Là où le linguiste observe des usages, distingue des phénomènes et recherche des causes : lui, il découvre une destinée. Le français se parle en Afrique ? Il est donc africain. Les populations se rencontrent ? Elles se créolisent. La langue évolue ? Il faut applaudir. Et puisque tout cela arrive, il serait bien regrettable de ne pas en faire un programme politique. Transformer ce qui arrive en ce qui doit arriver, présenter cette conversion comme une découverte – une astuce de sophiste sans grande envergure.

De la créolisation considérée comme une science heureuse

Le terme de créolisation possède pourtant une histoire. Les linguistes connaissent les phénomènes de contact entre les langues, les transformations phonétiques, les emprunts, les processus d’hybridation et de différenciation. Édouard Glissant en a tiré une pensée culturelle féconde. Aimé Césaire a donné à la langue française des accents dont elle ne s’est jamais remise, pour son plus grand bonheur. Mais ces auteurs avaient un défaut : ils pensaient.

M. Homais-Taché nous délivre heureusement de cette obligation. La créolisation n’est plus un phénomène à étudier, ni une création littéraire qu’on devrait admirer. C’est une trouvaille politique, un mot d’ordre un peu large pour y faire entrer la langue, le peuple, la nation et, pourquoi pas, les résultats des prochaines élections. Il faut reconnaître à cette opération une certaine élégance. La réalité se transforme ; M. Taché la regarde se transformer ; il annonce qu’il est favorable à cette transformation. Voilà qui devrait rassurer la réalité.

Le français, cette langue qui n’avait pas encore été inventée

L’ouvrage présente toutefois une difficulté : le français possède une histoire. Clovis se faisait appeler rex Francorum. « Roi des Francs », mais en latin. Pendant des siècles, la dignité du pouvoir s’exprima dans une langue qui n’était pas celle du peuple. Puis vint François Ier, qui imposa le français dans les actes de justice et d’administration. Les imprimeurs, les grammairiens et les écrivains de la Renaissance entreprirent alors de donner à cette langue une dignité comparable à celle du latin. Geoffroy Tory, Du Bellay, Rabelais et quelques autres s’occupèrent de cette affaire avec une obstination presque inconvenante. Il en sortit une langue capable de porter Racine, Molière, Pascal, Hugo, Balzac et Zola. Une langue qui devint celle du droit, de la diplomatie, de la philosophie et d’une littérature universelle. Le français n’obéit pas simplement à une norme : il est la pensée d’une norme.

Cette histoire présente évidemment un inconvénient pour les amateurs de slogans : elle suppose qu’on distingue l’évolution spontanée des usages de la construction volontaire d’une langue politique et littéraire. Mais rassurons-nous. M. Homais-Taché ne semble pas avoir entrepris d’écrire une histoire du français. Il a choisi un titre. C’est déjà beaucoup.

Le cas regrettable de M. Senghor

Il existe malheureusement, dans cette belle histoire de la francophonie heureuse, quelques personnages embarrassants. Léopold Sédar Senghor, par exemple. Cet Africain avait commis l’imprudence de devenir agrégé de grammaire française. Il connaissait les règles, les exceptions, les subtilités, les ressources de la langue. Il avait même poussé le vice jusqu’à devenir un immense poète. Il ne demanda pas qu’on simplifiât le français pour lui permettre d’exprimer son africanité. Il s’empara de la langue, la maîtrisa et la renouvela par la puissance de son œuvre. Quel regrettable contresens sur l’émancipation ! Car Senghor avait compris une chose que nos pédagogues contemporains semblent parfois avoir oubliée : la liberté créatrice n’est pas le contraire de la maîtrise ; elle en est l’accomplissement. Un champion ne devient pas champion parce qu’on lui retire les obstacles. Un musicien ne devient pas virtuose parce qu’on supprime le solfège. Et un écrivain ne devient pas écrivain parce qu’on décrète que toutes les productions linguistiques possèdent la même valeur. Mais ces considérations supposent qu’on reconnaisse une hiérarchie des compétences et des œuvres. Quelle idée désagréable dans un monde où chacun doit pouvoir devenir un génie sans avoir à subir les humiliations de l’apprentissage !

Une admirable sollicitude pour les peuples africains

Il faut également saluer le courage de M. Taché, qui entreprend depuis la France de nous expliquer ce que doit signifier l’avenir africain de la langue française. La francophonie est pourtant un espace immense, traversé par des traditions intellectuelles, des institutions, des littératures et des histoires nationales qui ne se confondent nullement avec celles de la France.

Mais enfin, il fallait bien que quelqu’un s’en occupât. Les Africains ont eu Senghor, Césaire, Ahmadou Kourouma et tant d’autres. Ils disposent d’universités, d’écrivains, de linguistes et de responsables politiques capables de penser leur propre rapport au français. Il leur manquait manifestement un député français pour leur en expliquer la signification. On mesure ici toute la délicatesse du paternalisme contemporain : il ne prétend plus civiliser les peuples. Il prétend les décoloniser. Et ce faisant, il continue à parler à leur place avec une conscience parfaitement tranquille.

L’école, cette institution qui persiste à transmettre

Pendant longtemps, l’école républicaine a entretenu une ambition assez extravagante : donner aux enfants ce qu’ils ne possédaient pas encore. Elle enseignait la grammaire à ceux qui ne la connaissaient pas, les classiques à ceux qui ne les avaient jamais lus, l’histoire à ceux qui n’en avaient reçu que quelques récits familiaux. Elle prétendait même que l’enfant d’un ouvrier ou d’une famille immigrée pouvait accéder à la même culture littéraire que celui d’un professeur d’université. Il est heureux que nous ayons appris depuis à nous méfier de ces entreprises d’émancipation. Une certaine pédagogie contemporaine préfère que l’enfant retrouve dans ses livres son environnement, ses préoccupations et son quotidien. Pourquoi lui parler de personnages morts depuis plusieurs siècles quand il pourrait lire les aventures d’un enfant qui lui ressemble ? Ainsi l’école risque-t-elle de devenir ce lieu merveilleux où l’on apprend à demeurer ce que l’on est. Les enfants de la bourgeoisie cultivée continueront naturellement de lire les classiques, de maîtriser la syntaxe et de disposer du vocabulaire nécessaire pour comprendre le monde. Leurs familles s’en chargeront. Quant aux autres, ils auront au moins la satisfaction de voir leur diversité respectée. Il fallait autrefois apprendre pour s’émanciper. Il suffira désormais d’être soi-même.

De la grandeur des idées qui ne coûtent rien

Il serait cependant injuste de faire porter à M. Taché la responsabilité de toutes les transformations de notre système éducatif. Son ouvrage s’inscrit plutôt dans une atmosphère intellectuelle où la critique de la transmission se confond parfois avec celle de la domination. On connaît le raisonnement, sous sa forme la plus caricaturale : enseigner, c’est coloniser les esprits ; coloniser, c’est mal ; donc enseigner, c’est mal. La difficulté, naturellement, est que la langue française et l’école ont aussi permis à des générations d’Africains d’accéder aux savoirs, à la littérature et aux moyens intellectuels de contester la domination coloniale. Mais l’histoire est décidément une discipline encombrante. Elle présente toujours deux ou trois faits qui empêchent les slogans de fonctionner correctement. Il faut donc rendre hommage à notre auteur pour avoir contribué à cette grande entreprise de simplification du monde. Que le français ait été une langue de conquête, de domination, d’émancipation, de création, de souveraineté et de transmission constitue une réalité complexe. Qu’il soit désormais « une langue africaine » constitue un titre. 

Et un titre, ça se vend beaucoup mieux qu’une réalité complexe.

Homais avait raison

À la fin de Madame Bovary, Flaubert réserve à son pharmacien une récompense : Homais reçoit la croix d’honneur. Il avait traversé le roman avec ses certitudes, ses opinions progressistes, sa foi dans les idées du moment et cette faculté remarquable de transformer toute conversation en démonstration de sa propre importance. Il fallait qu’il triomphât. Notre époque possède elle aussi ses Homais. Ils ne vendent plus nécessairement des remèdes, mais ils disposent de doctrines. Ils n’ont pas besoin de comprendre les phénomènes qu’ils célèbrent : il leur suffit d’être du côté où ils pensent que souffle le vent de l’histoire. Et si le vent tourne, ils expliqueront demain qu’ils avaient prévu le changement. Nous ne savons pas si le français sera encore parlé dans mille ans. Les langues meurent, se transforment, donnent naissance à d’autres langues. Le latin lui-même a connu ce destin, et les médiévistes ont appris depuis longtemps à fréquenter les civilisations disparues. Mais nous savons une chose : une société qui renonce à transmettre sa langue et ses œuvres renonce à donner aux générations nouvelles les moyens de comprendre ce dont elles héritent. La francophonie peut avoir mille avenirs. La France, elle, doit encore décider si elle souhaite transmettre le sien. En attendant, félicitons M. Homais Taché. Il a découvert que le français se parlait en Afrique. La République des lettres attend désormais son prochain ouvrage.

Droit de réponse et contributions
Vous souhaitez réagir ? Soumettez une proposition de tribune →

Vous pourriez aimer aussi :

Le livre interdit : Ferghane Azihari contre l’islam

Le dernier essai de Ferghane Azihari livre une critique de l’islam, décrit comme intrinsèquement hostile à la modernité, à la liberté et au progrès. Malgré son succès éditorial, Vincent Tournier a remarqué un silence ou une réticence des médias à parler de ces thèses.

Vous avez dit liberté académique ? À propos d’un rapport hémianoptique commandé par France Universités

La publication récente d’un rapport sur la liberté académique a bien évidemment suscité un immense intérêt de la part de l’Observatoire d’éthique universitaire, d’autant plus qu’il y est fait abondamment mention de notre Observatoire, dont une des missions est précisément de dénoncer les atteintes multiples à la liberté académique et qui a publié sur son site plusieurs éditoriaux et articles sur ce sujet.
Ce qu'il vous reste à lire
0 %

Peut-être devriez-vous vous abonner ?

Sinon, ce n’est pas grave ! Vous pouvez fermer cette fenêtre et continuer votre lecture.

    S'enregistrer: