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La liberté académique malmenée : d’une affaire Jason Arday à une affaire Nathan Cofnas

La liberté académique malmenée : d’une affaire Jason Arday à une affaire Nathan Cofnas

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux
Les affaires Jason Arday et Nathan Cofnas montrent comment les universités, invoquant tour à tour inclusion ou déontologie (mais pas la liberté académique), évitent d’assumer leurs propres responsabilités. Après avoir examiné les travaux controversés de Cofnas, notamment sur l’hérédité de l’intelligence, Jacques Robert juge certaines de ses positions très discutables sur les plans scientifique et éthique, mais estime qu’elles relèvent néanmoins de la liberté académique.

Table des matières

La liberté académique malmenée : d’une affaire Jason Arday à une affaire Nathan Cofnas

J’ai évoqué dans un récent Éditorial l’affaire Jason Arday, qui s’est terminée dramatiquement par le suicide de ce jeune professeur de Cambridge. Il n’était sans doute pas le premier universitaire mythomane et plagiaire à avoir été démasqué, mais la plupart s’en tirent par une pirouette… Il n’a pas réussi à faire face à la conséquence de ses mensonges et de ses fraudes : le déshonneur.

Qui est responsable ? L’université de Cambridge, bien évidemment, qui l’a recruté sans enquête, pour cocher la case de l’inclusion (rappelons qu’il est Noir) et profiter de la faiblesse de ce garçon pour en faire un totem : « Voyez comme nous sommes inclusifs, équitables et divers ! ». Il a été instrumentalisé. Il serait justifié d’obtenir la démission d’Hilary Cremin, l’universitaire à la tête de la Faculty of Education de l’université de Cambridge, qui avait recruté Jason Arday et qui fait semblant de croire à ses histoires rocambolesques en le flattant à outrance, comme on peut le voir dans la remarquable interview de Kathleen Stock[1] par le media anglais Unherd. La production scientifique de Jason Arday était faible et sans beaucoup d’intérêt, dans le style des « grievance studies » où l’auteur est lui-même le sujet de son article.

D’une affaire Jason Arday, nous sommes passés à une affaire Nathan Cofnas. Ce chercheur recruté il y a deux ans par l’université de Gand est l’un de ceux qui ont découvert les plagiats de Jason Arday et les ont signalés à l’université de Cambridge. Il avait lui-même été exclu de cette université en 2024 quelques mois après son recrutement, en raison de manifestations de la communauté universitaire à son encontre, et je ne serais pas surpris qu’il ait voulu se venger de ceux qui l’avaient évincé après l’avoir accueilli et recruté Arday… Mais d’autres que lui avaient enquêté, puis découvert et signalé le plagiat : des universitaires comme Dave Harris, Martyn Hammersley ou David Sanders, ainsi qu’un journaliste du Times Higher Education, Jack Grove. C’est contre ce dernier qu’Arday a lâché les chiens en faisant répondre à une demande d’entretien par un cabinet d’avocats spécialisés particulièrement agressif, et en le dénonçant à la police pour racisme. Dans son interview citée plus haut, Kathleen Stock ne parle même pas de Cofnas !

L’université de Gand a réagi en suspendant provisoirement Cofnas, puis en lui interdisant toute activité d’enseignement pour une durée de trois mois et en le contraignant au télétravail, limitant ainsi de facto sa présence sur le campus de l’université, sans doute pour éviter des manifestations hostiles. La ministre flamande de l’enseignement a pour sa part déclaré[2] : « la liberté académique est sacrée au sein d’une université, et les opinions doivent pouvoir se confronter, même s’il s’agit peut-être d’idées étranges » ; l’université de Gand a répondu « qu’il s’agissait d’une possible infraction déontologique, et non d’une entrave à la liberté académique », ce qui tient du sophisme… Il aurait été en fait embauché pour travailler sur un autre sujet ! Enfin, une inqualifiable (et inadmissible) intervention de l’ambassadeur des États-Unis en Belgique a été faite en faveur de Cofnas, avec menaces à l’appui, selon la méthode trumpienne que nous commençons à connaître.

Sur ces deux affaires à multiples rebondissements, des montagnes de commentaires ont été faits et, parmi ceux que j’ai lus, le plus intéressant est sans doute celui de Nadia Geerts dans le Figaro[3]. Ce qui motive mon commentaire aujourd’hui sur l’affaire Cofnas, ce sont les prises de position vertueuses, forcément vertueuses, et les pétitions et déclarations qui ont circulé dans les milieux universitaires et dans le grand public, et ce sur quoi elles s’appuient – que sont exactement les travaux de Cofnas ? Ce genre de proclamation se traduit toujours par des exagérations, des contre-vérités, des amalgames. Les premiers à réagir ont été les universitaires de Cambridge qui avaient recruté Arday, en affirmant que c’était une abominable campagne de racisme, et que ce n’était pas le plagiaire qui était visé, mais le Noir… tout en décidant d’ouvrir une enquête interne pour analyser la situation, après avoir refusé de le faire en 2023 quand Sanders et Harris avaient alerté, bien avant Cofnas, les autorités de Cambridge. Une pétition signée de plus de 30 000 personnes a repris les accusations de racisme sans évoquer la fraude scientifique, demandant au Premier ministre britannique d’ouvrir une enquête publique sur le « harcèlement médiatique » dont aurait été victime Jason Arday[4]. Enfin, une déclaration a été faite par un certain nombre d’universitaires et de chercheurs pour défendre le droit à la « liberté académique » de Cofnas, qui aurait été bafouée par l’université de Gand[5].

Nous n’avons pas les noms des 30 000 pétitionnaires issus de multiples horizons, mais nous avons ceux des 179 signataires de la déclaration des universitaires de toutes disciplines, en particulier la philosophie et la science de l’évolution, ce qui permet de penser qu’ils ont lu les publications de Cofnas qui ont trait à ces disciplines. On y trouve un certain nombre de noms connus, comme Peter Singer, Richard Dawkins, Jerry Coyne, Steven Pinker, Alan Sokal, Maarten Boudry, Alex Byrne, Michael Huemer ou encore Lawrence Krauss. À ma connaissance, aucun des signataires ne s’est fait connaître pour avoir tenu des propos ou publié des articles qui témoigneraient de racisme. Je sais que certains ont décortiqué cette liste (je ne l’ai pas fait), et la seule chose qu’ils ont trouvée est la présence d’un scientifique coupable de fraude scientifique. Par les temps qui courent, trouver un fraudeur dans une liste de 179 scientifiques n’est pas une surprise[6].

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Qui est donc Nathan Cofnas ? Il a touché à la philosophie, à la science de l’évolution, à la génétique, à la biologie nutritionnelle, mais il n’est pas impossible de trouver un fil conducteur à ses travaux. On peut essayer de commenter la production scientifique de Cofnas en s’intéressant : (i) à la pertinence de ses sujets ; (ii) à la méthodologie utilisée ; (iii) aux résultats et aux conclusions auxquels ils aboutissent. J’ai effectué une recherche sur Research Gate, qui recense 25 publications de Cofnas, dont 24 sont d’accès libre[7]. Je ne suis pas allé sur divers sites où ont été publiées des interviews, pas plus que sur son blog, préférant les écrits à la parole et appliquant le vieux proverbe verba volant, scripta manent… Il paraît qu’il y définit sa position comme relevant du « réalisme racial », une expression que je n’ai pas trouvée dans ses publications.

En 2016 et 2020, Cofnas a publié deux articles dans Critical Reviews in Food Science and Nutrition, une revue de Taylor & Francis assez bien cotée dans la discipline, avec un impact factor[8]de 10,6. Ces articles vont à contre-courant de la doxa nutritionnelle qui proclame les bienfaits du végétarianisme, voire du véganisme[9]. Ces articles ont été certainement peer-reviewed, et l’un d’eux a fait l’objet d’un commentaire sur PubPeer[10]. J’ai lu ces articles : le sujet est pertinent, la méthodologie m’a paru adaptée (je ne suis pas nutritionniste et ne peux en faire une peer review rigoureuse, mais je connais suffisamment bien la biochimie, la physiologie et la science de l’évolution pour me faire une idée) et les résultats me semblent en ligne avec l’argumentation. Voici les références de ces deux articles :

Cofnas N. « Is vegetarianism healthy for children? » Critical Reviews in Food Science and Nutrition 2019 ; 59(13) : 2052-2060.
Leroy F, Cofnas N. « Should dietary guidelines recommend low red meat intake? » Critical Reviews in Food Science and Nutrition 2020 ; 60(16) : 2763-2772.

Dans une autre série de travaux, Cofnas s’est intéressé à plusieurs aspects de la science de l’évolution et de l’apparition du sens moral dans l’espèce humaine. Il s’agit de réflexions d’ordre philosophique, pas de science expérimentale. On peut être d’accord ou non avec ses conclusions (je suis plutôt d’accord), mais on reste dans le domaine du débat académique. Je n’ai pas lu ces articles et me suis contenté de leur résumé, mais j’ai bien l’intention de les lire. En voici quelques-uns, que je présente avec leur référence précise et une conclusion de deux lignes.

Cofnas N. « Natural selection requires no teleology in addition to heritable variation in fitness ». Biology & Philosophy 2024 ; 39(4) : 1-19. DOI: 10.1007/s10539-024-09954-0). Cet article insiste sur la nécessité de rappeler l’absence de guidage téléologique de l’évolution lors de la sélection naturelle (par opposition à la sélection artificielle).
Cofnas N. « Four reasons why heterodox academy failed ». Academic Questions 2023 ; 35(4) : 13-24) DOI: 10.51845/35.4.4. Cet article analyse les raisons de l’insuccès de l’Heterodox Academy de Jonathan Haidt pour résister à l’emprise de l’orthodoxie de la « justice sociale » sur les campus.
Cofnas N. « How gene–culture coevolution can – but probably did not – track mind-independent moral truth ». The Philosophical Quarterly 2022 ; 73(2) : 414-434. DOI: 10.1093/pq/pqac047. Cet article vise à montrer l’absence d’une « sélection sociale » pour expliquer l’évolution de nos croyances morales.
Cofnas N. « A debunking explanation for moral progress ». Philosophical Studies 2020 ; 177(5) DOI: 10.1007/s11098-019-01365-2. Il s’agit d’une analyse du fait que les sociétés deviennent plus efficaces dans la répression de la violence et créent des conditions dans lesquelles les gens sont plus susceptibles de sympathiser avec les autres ne relève pas d’une « recherche de la vérité » car les croyances morales fondées sur l’empathie sont elles-mêmes susceptibles d’être réfutées par un argument évolutionniste.

Une troisième série de travaux concerne la théorie avancée par certains auteurs (mais réfutée par Cofnas), selon laquelle « le judaïsme serait une “stratégie évolutive de groupe” qui a conduit les Juifs à imposer le multiculturalisme libéral à l’Occident afin de promouvoir leurs intérêts évolutifs aux dépens des non-Juifs » [11]. Sa réfutation est intéressante, mais j’aurais du mal à l’évaluer dans le cadre d’une peer review. Voici deux articles de ce volet des travaux de Cofnas :

Cofnas N. « Still no evidence for a Jewish group evolutionary strategy ». Evolutionary Psychological Science 2023 ; 9(4) : 1-24. DOI: 10.1007/s40806-022-00352-x
Cofnas N. « Judaism as a group evolutionary strategy: A critical analysis of Kevin MacDonald’s theory » Human Nature 2018 ; 29(57436). DOI: 10.1007/s12110-018-9310-x

Les travaux plus récents de Cofnas concernent l’héritabilité de l’intelligence ; ils vont à l’encontre de la doxa et lui ont valu cette réputation de racisme. Je n’ai pu identifier qu’un seul article sur le sujet, dont voici la référence. Pour que chacun puisse se faire une idée, j’en donne le résumé intégral à la suite (ma traduction) :

Cofnas N (2020) « Research on group differences in intelligence: A defense of free inquiry ». Philosophical Psychology 2020 ; 33(1) : 125-147. DOI: 10.1080/09515089.2019.1697803
« Il est probable que nous parviendrons très prochainement à identifier bon nombre des variants génétiques à l’origine des différences individuelles d’intelligence. Nous devons nous préparer à l’éventualité que ces variants ne soient pas répartis de manière identique entre les différentes populations géographiques, et que cela explique certaines des différences phénotypiques observées au niveau de l’intelligence mesurée entre ces groupes. Toutefois, certains philosophes et scientifiques estiment qu’il convient de s’abstenir de mener des recherches susceptibles de démontrer l’origine (partiellement) génétique des différences de quotient intellectuel (QI) entre les groupes. De nombreux universitaires considèrent l’intérêt porté à ce sujet comme étant, par nature, moralement suspect, voire raciste. La majorité des philosophes et des spécialistes des sciences sociales tiennent pour acquis que toutes les différences d’intelligence entre les populations sont imputables à des facteurs environnementaux. Le présent article soutient que la tendance généralisée à ignorer ou à rejeter les recherches sur les différences d’intelligence peut entraîner des conséquences négatives imprévues. Les politiques sociales fondées sur des théories environnementalistes concernant les différences entre groupes risquent de ne pas atteindre leurs objectifs. Une part considérable des travaux universitaires, tant en sciences humaines qu’en sciences sociales, repose sur le postulat de l’environnementalisme et se trouve ainsi vulnérable à une remise en cause. Nous avons omis d’examiner les implications morales des différences entre groupes afin de nous préparer à l’éventualité que leur existence soit avérée ».

Il ne s’agit certainement pas d’un sujet de recherche pertinent, parce qu’il est impossible de réaliser des travaux permettant une approche scientifique de la question, et ce pour de multiples raisons : (i) Nous ne disposons pas d’une définition univoque de « l’intelligence » qui soit acceptée par les « différentes populations géographiques » de la planète ; (ii) Nous ne disposons que d’outils imparfaits, et pour évaluer un seul type d’intelligence, dont le « quotient intellectuel » est un représentant ; (iii) Les traits phénotypiques aussi complexes que « l’intelligence » résultent d’interactions multiples entre gènes d’une part, et entre les protéines qu’ils codent d’autre part, qui effectuent un « travail » que nous ne connaissons pas ; (iv) Il en résulte que le nombre de gènes pouvant être impliqués dans ce qu’on appelle couramment « l’intelligence » est inconnu ; (v) Il n’existe pas de possibilité de recruter des sujets de populations géographiques différentes qui soient en nombre suffisant et qui puissent être statistiquement appariés (âge, sexe, niveau d’éducation, conditions de vie dès la conception, etc.) afin d’éliminer les biais.

Un peu de biologie : pour identifier un gène (en fait un polymorphisme) associé à un trait phénotypique ou à une pathologie, il faut un très grand nombre de sujets. Le rôle du locus chromosomique 8q24 dans le risque du cancer de la prostate a été montré après l’analyse du génome de 6 637 hommes ayant un cancer de la prostate et de 7 361 sujets non cancéreux[12]. Et ce locus ne contient aucun gène « codant » mais est une région uniquement régulatrice de la transcription d’autres gènes… Quelques chercheurs américains ont cru à une époque identifier le « gène de l’homosexualité » ou le « gène de la psychose maniaco-dépressive », mais ces travaux n’ont jamais été confirmés. Qu’il y ait des maladies dont le déterminisme est partiellement génétique est bien connu (les maladies à déterminisme monogénique sont rarissimes) ; que des traits phénotypiques comme l’homosexualité ait un déterminisme génétique est en revanche hautement improbable et cette recherche est vaine…

D’ailleurs, Cofnas ne se propose pas de conduire de telles recherches ! Il met simplement en garde les philosophes et les scientifiques que, si de telles recherches parvenaient à prouver qu’il existe des différences individuelles d’intelligence entre les populations géographiques, nous serions désarmés pour en tirer les conséquences morales. Nous pouvons rassurer Cofnas, cela n’arrivera pas ! Personnellement, je désapprouve cette façon de faire : en suggérant que la science pourrait montrer de telles différences, Cofnas ouvre la voie à une surinterprétation de sa mise en garde, certains lecteurs se disant : « et si c’était vrai ? » Le fait même d’admettre qu’une telle éventualité peut se présenter n’est pas éthique, car nous ne disposons pas des moyens de répondre de façon scientifique à la question posée. Ce qui n’est pas scientifique n’est pas éthique.

Que peut-on tirer du fatras d’informations plus ou moins orientées dont nous avons été abreuvés ? (i) La fraude scientifique de Jason Arday et la faiblesse de son niveau scientifique sont avérées ; son recrutement par l’université de Cambridge paraît, a posteriori, difficilement justifiable, surtout en tenant compte de sa mythomanie évidente ; (ii) Plusieurs alertes ont été données par des universitaires, alertes auxquelles l’université de Cambridge n’a pas donné suite ; (iii) Une des alertes a été lancée par Nathan Cofnas qui a, dans un premier temps, été accusé par l’université de Cambridge d’agir pour un motif raciste ; (iv) Les opinions défendues, mais non les travaux publiés, par Nathan Cofnas, sont éminemment discutables et controversées mais ne sont pas des appels à la haine, ne tombent sous le coup d’aucune loi et relèvent de la liberté académique ; (v) L’université de Gand fait semblant de confondre la liberté académique et la déontologie professionnelle en voulant restreindre le champ des recherches d’un universitaire.

En bref, d’un côté une université qui cherche à cocher toutes les cases montrant qu’elle est dans le camp du Bien, puis en attaquant un lanceur d’alerte ; de l’autre, une université qui cherche à mettre la poussière sous le tapis en essayant de gagner sur les deux tableaux (exclure un de ses enseignants-chercheurs sans déroger à la liberté académique). L’évolution du monde universitaire européen est inquiétante…

Auteur

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux

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