Assurément, Le Jour où je suis devenu OQTF d’Éric Naulleau est un livre puissant. Non seulement pour le plaisir de lecture qu’il procure, son style est tour à tour grave et léger, acide et nostalgique, émouvant et inquiétant, mais encore pour la portée sociale et historique du propos. Par-delà la chronique d’expériences de vie très personnelles, c’est à la compréhension d’un devenir collectif qu’on préfère ignorer à laquelle s’attelle Éric Naulleau.
Tout commence en effet par un crachat reçu d’un inconnu lors d’un transport dans le métro parisien. Un geste inconvenant et inconcevable si ce n’est d’admettre la logique des illuminés qui forts de leurs convictions acquises par la rumeur se prennent pour les urgentistes d’une justice bafouée – pour le moins à leurs yeux frappés de myopie hallucinatoire. Sur un ton presque badin, Naulleau nous raconte sa stupeur et sa réaction :
« [Le type] s’arrêta à ma hauteur, planta ses yeux dans les miens et demanda : “Vous êtes bien Éric Naulleau ?” J’acquiesçai mécaniquement.
Je sentis le crachat dégouliner le long de ma joue. Le type partit à toutes jambes. Personne n’avait réagi autour de moi. Non par lâcheté ou indifférence, mais parce que personne n’avait été témoin de l’agression, aucun passager ne s’était détourné de son écran. […] Mon cerveau peinait à traiter cette information inédite, je n’avais jamais réfléchi à la manière dont il convenait d’agir au cas où un inconnu me balancerait un mollard au visage dans le métro. […] L’indécision dura quelques secondes, je me lançai à la poursuite du type […]
Oui, le type courait, mais c’est moi qui devais fuir à présent.
Ce livre est le récit d’une expulsion. »
Le récit se poursuit par la relation des quotidiennes injures et menaces proférées par les cailleras adossés aux murs des rues adjacentes à son domicile, par la description de l’ostracisme benêt mais fier de l’être des libraires de son quartier à l’endroit de sa production littéraire, par l’expression de son aversion pour les comportements des bobos qui se sont répandus dans l’Est parisien, qui cultivent l’authentoc – pour reprendre le néologisme proposé par l’auteur – et qui se laissent fasciner par la mélodie de leurs futurs fossoyeurs : LFistes plastronnant en Mairie et islamistes organisant déjà le « vivre ensemble » sur ce territoire. Le récit se referme sur un salutaire rappel des événements dramatiques qui ont endeuillé au-delà de ce territoire tout le pays (Charlie-Hebdo, Bataclan, les cafés-restos des 10e et 11e arrondissements de Paris, Sarah Halimi, etc.) et qui sonnent tel le tocsin la catastrophe à venir.
En effet, au-delà de la relation des moments, parfois très douloureux, de la vie de l’auteur se dessine la métamorphose d’un quartier au symbolisme ô combien évocateur de la capacité d’intégration d’une société arc-boutée à ses valeurs républicaines. Ainsi que, in fine, l’anamorphose de cette dernière lorsqu’elle renonce à les mettre en œuvre. Si Belleville en est l’épicentre, c’est bien sûr tout l’Est parisien populaire qui se trouve touché. Belleville a déjà muté en « Babelville » et, à suivre l’auteur, aura bientôt totalement disparu. Le Yiddisland bellevillois a non seulement perdu son folklore de l’avant Seconde Guerre mondiale – sous l’effet, faut-il le rappeler, des politiques anti-juives menées au cours de la période, mais aussi, Naulleau y consacre de belles pages, sous l’effet de l’adhésion libératrice aux mœurs de la société française d’alors, mœurs inconnues de ces pourchassés séculaires venus de l’Europe orientale et septentrionale –, mais ce Yiddisland perd désormais ses Juifs. En cause, deux phénomènes qui conjuguent leurs effets et tendent à produire un paysage émergent sans comparaison avec le Belleville d’antan.
La boboïsation galopante d’abord. L’art de vivre des bobos est aux antipodes de celui du peuple des métiers de Belleville. Ils pérorent aux heures ouvrées, en débraillé est-il souligné, dans des bistros faussement conservés dans leur jus, puisque, justement, le jus n’y est plus. Celui des petites gens de métier qui s’habillaient de propre pour sortir et rencontrer leurs compères, des mômes qui s’égaillaient dans les rues en s’amusant d’un rien, des femmes qui se mettaient du rouge aux lèvres pour faire la bourgeoise. Le monde de Doisneau dont les librairies actuelles boboïsées regorgent de cartes postales. Mais plus que les comportements c’est l’état d’esprit des bobos qui crée un nouvel univers, l’univers de l’intolérance à l’égard du moindre écart portant sur les fondements de leur doxa méchantement progressiste. De là, l’effacement sur les tables des libraires du traitre Naulleau.
L’islamisation ensuite, manifeste dans tous les codes comportementaux qui ont accompagné l’arrivée et surtout la densification de la population musulmane. Les lieux de culte, bien sûr, mais encore le halal à la place du cacher et du charcutier, et surtout la diffusion d’une sociabilité faite de dichotomies : entre les sexes, entre les âges, entre les croyances religieuses, entre les mondes finalement. Mais ici encore, avec l’islam, se diffuse un nouvel état d’esprit fait, lui aussi, des pires intolérances, pouvant parfois conduire au meurtre sadique comme ce fut le cas pour Sarah Halimi.
Le paradoxe veut que ce règne de l’intolérance partagée repose sur des objets diamétralement opposés. L’un procède à la surveillance étroite de ses filles quand l’autre s’ébahit de les voir fustiger le patriarcat qu’elles viennent de s’inventer. L’un s’échine à pédaler consciencieusement sur les pentes du « village » quand l’autre, probablement plus jeune, les franchit allègrement en pétaradant bruyamment. Mais peut-être se retrouveront-ils pour suspecter ensemble la police et l’État de commettre le pire. Mais à la fin, nous prévient Naulleau, ce sont les islamistes qui gagnent.
Le sociologue consciencieux ne manquera d’objecter à notre auteur que, de longue date déjà, sa discipline avait su repérer et interpréter ces changements de physionomie urbaine. L’école de Chicago a notamment connu la célébrité du fait de ses observations des changements sociaux que connaissait la ville. Car la ville, toute ville, n’a de cesse d’entraîner le changement et de se métamorphoser. Que Belleville aujourd’hui ne corresponde plus aux cartes postales de Doisneau, quoi de plus normal pour le sociologue de la ville. Et qu’un parfum du passé, généralement quelque peu enjolivé, flotte encore dans les rues n’a jamais nui au renouveau. Toute la question est d’apprécier le sens que peuvent recevoir de telles mutations. Et c’est affaire de patientes observations, de cadres analytiques pertinents et non de préjugés idéologiques qui ramènent l’analyse à ce qu’ils ont déjà énoncé et prédit, de choix politiques clairement assumés pour les accompagner, les corriger ou les combattre et les enrayer. Cela relève des enjeux de la compréhension de ce qui se joue quand le jeu de la mutation sociale s’accomplit.
C’est précisément vers cela que nous entraîne la lecture de Le jour où je suis devenu OQTF d’Éric Naulleau. Ce dernier n’exprime pas simplement la nostalgie du Belleville dans lequel il vécut d’heureuses décennies, il perçoit la sourde pression des phénomènes sociologiques émergents, ceux qui se font à l’initiative des individus, de leurs motivations et de leurs espérances mais qui produisent des effets collectifs inattendus et pervers, et enfin il nous fait part de son aversion de l’incongruité, de la bêtise, de la suffisance, parfois de la haine et, dans tous les cas évoqués, des pulsions totalitaires qui donnent leur forme, leur formulation, leur formalité pratique, voire leur formation organisationnelle combattante.
Là réside la puissance de l’ouvrage d’Éric Naulleau. Il nous oblige à penser le sens qu’il convient de donner à son histoire personnelle si singulière et si douloureuse, à l’histoire qui s’écrit toujours de son quartier devenu un enfer pour lui et le paradis – bientôt trop étroit – de forces sociales au dessein expansionniste et, par conséquent, à l’histoire d’une nation téléologiquement menacée par ces dernières. Ne sont-elles pas, que ce soit sous l’espèce du boboïsme arc-en-ciel, vélo-cargo et herbivore ou sous celle du narco-mafieux, celles qui déstructurent consciencieusement les capacités d’un « vivre ensemble » devenu incantatoire ? D’autant que l’autre force de déstructuration qui avance sous le voile des petites filles, du hidjab des footballeuses, du kami et de l’abaya des lycéens est autrement plus stratège et efficiente. Les Frèros l’ont prévu, il faut prendre la citadelle de l’intérieur, endosser les oripeaux de la démocratie, investir ses institutions, se réclamer de son droit… et les retourner comme un gant en faveur de la Loi, la seule qui vaille, la leur. Cette manière d’invagination du monde social se paiera, pour les premiers, par le châtiment suprême, et pour tous par un totalitarisme islamique de type occidental – novation historique et géopolitique s’il en est. Car, Naulleau nous aura prévenu, à la fin c’est l’islamique qui gagne. Surtout si on laisse faire, si on laisse se faire bannir des Naulleau de leur quartier.