« La musique et la danse… La musique et la danse,
c’est là tout ce qu’il faut »[1]On aura j’espère reconnu le Bobo Gentilhomme tiraillé entre son maître de musique et son maître à danser..
En avant la zizique !
Frustration, colère et tristesse, nous dit Le Figaro [2]Voir source
. Un orchestre amateur, fort sympathique au demeurant, qui « utilise la musique classique pour exprimer son engagement en faveur de la justice sociale et climatique » n’a pu donner son spectacle de rue lors des manifestations « lycéennes » de Paris le 17 octobre. Il a été « victime du chaos ». Quel chaos ? Eh bien, celui créé par les policiers qui ont fait usage de gaz lacrymogènes pour désencercler la place de la République et disperser les manifestants. Les manifestants ? Quels manifestants ? Des petits jeunes sympas comme tout qui défilaient dans la joie en scandant : « Nous sommes tous des juifs allemands » ? Ah, non, ça, c’était en mai 68, quand l’extrême droite (Jean-Marie Le Pen) et l’extrême gauche de l’époque (Georges Marchais) avaient fait converger leurs passions antisémites et xénophobes pour dénoncer Daniel Cohn-Bendit, coupable d’être à la fois juif et allemand…
Tout compte fait, d’après les images que tout le monde a vues, ces sympathiques lycéens ouvraient la voie aux casseurs tout de noir vêtus, entremêlés de quelques incendiaires, qui eux-mêmes ouvraient la voie aux pilleurs venus d’on ne sait où… Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, a fort bien décrit le phénomène [3]Voir source
en trois temps, comme la valse. Comme il eût été sympathique et convivial de laisser ce petit monde briser les vitrines, s’emparer des montres en plaqué or et des parfums bon marché – ça ne se passait pas place Vendôme, mais place de la République, où l’on trouve le luxe qu’on peut… En tout cas, ça se vendait très bien sur le Bon Coin, dès le 18. Le journal local Midi Libre considère les vitrines de magasin « comme une gigantesque entreprise de création de frustration[4]Voir source
»… Cela m’a rappelé une collègue russe que j’avais fait venir en France pour quelques semaines au début des années 1990 et qui était sidérée : elle n’avait jamais vu plus de deux espèces de poisson à l’étal d’un poissonnier. Pour éviter ce sentiment de frustration des lycéens, les marchands de vêtements n’ont plus qu’à mettre des bleus de travail et des tabliers de nylon dans leurs vitrines – plus quelques blouses blanches, allons !
Évidemment, ces pillages n’ont pas plu aux « forces de l’ordre », jamais contentes. Au lieu de laisser ces jeunes gens casser, brûler et piller dans le calme, ils ont eu l’incroyable culot de vouloir disperser ces braves petits à grands coups de grenades lacrymogènes, appliquant le principe : « Un émeutier qui pleure, ça n’est plus un danger ». Seulement, voilà : nos musiciens, pris entre deux feux, ont été incommodés. J’en suis sincèrement navré pour eux. Je croyais qu’entre l’arbre et l’écorce, il ne fallait pas mettre le doigt. Entrer dans la cage aux lions avec plein de bons sentiments, ça n’a pas tellement réussi aux chrétiens des premiers siècles. Jouer de la musique classique au milieu des combattants (pareil pour le jazz, d’ailleurs), ce n’était peut-être pas une bonne idée. L’orchestre du Titanic, stoïque, a été pris, lui, entre deux eaux, ce qui ne l’a pas empêché de jouer…
Et bien sûr, « plus près de toi, Méluche », ce n’était pas le bon air à entendre – ni à respirer. Toussant, pleurant autant que des casseurs ou des pilleurs, nos musiciens ont dû plier flûtes et partitions (non, aucun ne semble avoir été emmené au violon) ; et ils font porter la responsabilité de leur désagrément… sur les policiers, bien sûr ! Les casseurs étaient si gentils, ils n’auraient pas fait de mal à une vitrine ; les pilleurs étaient si honnêtes, ils n’auraient emporté tout ça que pour le redistribuer aux pauvres et aux clochards, promis ! Alors, pourquoi tant de haine policière ? Puisqu’on vous dit que les musiciens ne voulaient que « donner de la ferveur » aux manifestants ! Pour la ferveur, ils ont été servis ! La ferveur apportée par la musique… Ça me rappelle un truc, mais quoi ? Ah, oui, pour donner de la ferveur aux grandes fêtes de Nuremberg, on faisait chanter en chœur le Horst-Wessel-Lied, ça marchait bien. Après quoi, on cassait les vitrines des magasins juifs, on brûlait des montagnes de livres – pas des Hôtels de Ville, mais un bon feu, c’est un bon feu.
Ce qui m’a hérissé dans cette affaire, c’est que ces musiciens se plaignent d’avoir été « gazés ». Ah, le poids des mots, le choc des photos… J’ai des amis dont la famille entière a été gazée. Pour de bon. Oui, gazée, avec du Zyklon B, dans un certain type de chambre construite tout exprès. Utiliser ce terme pour quelques larmes m’a choqué.
Eh bien ! Dansez maintenant !
Dansant sur le volcan des échauffourées parisiennes, un chorégraphe, Angelin Preljocaj, sentant le vent venir, n’a pas hésité : il a conçu un ballet à la gloire des « insurrections populaires », je veux dire des casseurs et des pilleurs, je veux dire des braves jeunes lycéens et étudiants en proie à une furieuse envie de ne rien faire et d’obtenir quand même des diplômes. Xavier Gorce a magnifiquement résumé la situation chez les indégivrables pingouins [5]Voir source
: « Nous exigeons la suppression de tout examen et sélection discriminatoires et l’obtention automatique d’un master 2 pour chaque étudiant dès la 1re année ».
Dans une assez longue interview de France Musique [6]Voir source
, au cours de laquelle, avec une immense modestie, Preljocaj parle essentiellement de lui, de ses œuvres et de ses créations, il n’hésite pas à surfer sur l’actualité. Plus opportuniste, ça n’existe pas ! « Un spectacle qui prend pour point de départ les révoltes populaires, les manifestations et les violences policières » – on s’en doutait. Le nombre de policiers blessés le 17 octobre est de 997, d’après France Info, mais quand un policier est blessé, c’est qu’il l’avait bien cherché, je suppose. Enfin, ça ne compte pas vraiment, à ses yeux. Même admiration outrancière de « l’artiste » dans Le Monde[7]Voir source
, avec des tas de mots savants et des adjectifs associés de façon incongrue : « Cette littéralité du propos, d’une incarnation plastique saisissante au milieu des fumigènes brandis par les interprètes, est débordée par un souffle épique et urgent ». Il n’y avait sans doute rien de plus urgent que de danser sur les décombres.
Rappelez-moi, qui donc a commencé ? Face à des émeutiers, des casseurs, des incendiaires, la police aurait-elle dû se cacher et laisser faire ? Face aux pilleurs qui sont arrivés dans les fourgons des black-blocs, fallait-il abandonner toute réaction ? Laisser molester les commerçants dont certains ont tout perdu en quelques heures ? Quelle horreur, quelle lâcheté de la part d’un artiste qui espère ainsi grapiller un peu d’argent en insultant les hommes et les femmes qui ont défendu l’ordre public. Et en pérorant sur les ondes de la radio nationale qui est rarement tombée aussi bas.
Cela dit, s’il s’imagine que tous ces jeunes qu’il flatte éhontément iront voir son spectacle, c’est qu’il les connaît mal ! Il faut qu’il fasse un Tik-Tok de 1 min 30, c’est la durée moyenne de concentration d’un lycéen d’aujourd’hui. Il aura un million de vues, mais ça ne lui rapportera rien. En revanche, il recevra les applaudissements des bobos d’Aix-en-Provence et de Paris qui se pâmeront de joie en se pressant dans les salles, en jeans et polo noir, bien sûr, c’est ainsi qu’on s’habille quand on va au spectacle de nos jours, pour s’encanailler un peu et pour exprimer, eux aussi, leur engagement en faveur de la justice sociale et climatique, je présume… Et les femmes du monde pourront papoter en sortant : « Ça va très loin dans la souffrance… c’est délicieux ! »