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Faut-il en finir avec le constructivisme bourdieusien ?

Faut-il en finir avec le constructivisme bourdieusien ?

Cet article propose une critique du constructivisme bourdieusien à l’aune des exigences contemporaines de la recherche scientifique. Il ne conteste ni l’importance historique de Pierre Bourdieu dans la sociologie française ni l’intérêt de certaines de ses enquêtes ; il interroge la portée méthodologique du paradigme constitué autour de l’habitus, du champ, des capitaux et de la domination symbolique. Ce paradigme tend, dans ses usages les plus généraux, à fonctionner comme un récit auto-confirmateur : les faits favorables comme les contre-exemples peuvent être réinterprétés dans la même grammaire de la reproduction et de la domination. Les sciences sociales computationnelles, la psychologie cognitive et les neurosciences ne suppriment pas les variables sociales ; elles imposent cependant de les traiter avec d’autres facteurs, de préciser les mécanismes et de rendre les hypothèses plus vulnérables aux faits. L’article soutient que l’habitus ne constitue pas une cause ultime : il peut être ramené à l’implémentation neurocognitive de régularités d’apprentissage, repérables dans des fréquences statistiques de comportement. Il plaide ainsi pour une sociologie pluraliste, explicative et cumulative, où le constructivisme bourdieusien perd son statut hégémonique.

Table des matières

Faut-il en finir avec le constructivisme bourdieusien ?

Cet article propose une critique du constructivisme bourdieusien à l’aune des exigences contemporaines de la recherche scientifique. Il ne conteste ni l’importance historique de Pierre Bourdieu dans la sociologie française ni l’intérêt de certaines de ses enquêtes ; il interroge la portée méthodologique du paradigme constitué autour de l’habitus, du champ, des capitaux et de la domination symbolique. Ce paradigme tend, dans ses usages les plus généraux, à fonctionner comme un récit auto-confirmateur : les faits favorables comme les contre-exemples peuvent être réinterprétés dans la même grammaire de la reproduction et de la domination. Les sciences sociales computationnelles, la psychologie cognitive et les neurosciences ne suppriment pas les variables sociales ; elles imposent cependant de les traiter avec d’autres facteurs, de préciser les mécanismes et de rendre les hypothèses plus vulnérables aux faits. L’article soutient que l’habitus ne constitue pas une cause ultime : il peut être ramené à l’implémentation neurocognitive de régularités d’apprentissage, repérables dans des fréquences statistiques de comportement. Il plaide ainsi pour une sociologie pluraliste, explicative et cumulative, où le constructivisme bourdieusien perd son statut hégémonique.

Mots-clés : Pierre Bourdieu ; constructivisme ; habitus ; réfutabilité ; sciences sociales computationnelles ; psychologie cognitive ; neurosciences ; sociologie analytique.

Introduction

Depuis un demi-siècle, Pierre Bourdieu occupe une place centrale dans la sociologie française. Son vocabulaire : habitus, champ, capitaux, distinction, reproduction, domination symbolique, est devenu si familier qu’il constitue souvent le langage spontané d’une partie de la discipline. Cette présence intellectuelle et institutionnelle explique qu’il soit difficile de soumettre son œuvre à une discussion méthodologique sans être aussitôt suspecté d’ignorer les inégalités ou de défendre une vision naïve du monde social. Or ces deux questions sont distinctes. La réalité des inégalités ne prouve pas, à elle seule, la validité du modèle qui prétend les expliquer.

Les travaux de Bourdieu et de Passeron sur l’école ont attiré l’attention sur les rapports entre origine sociale, ressources culturelles et trajectoires scolaires [1]. La Distinction a proposé une vaste cartographie des pratiques culturelles et des goûts dans la France des années 1960 et 1970 [2]. Ces ouvrages ont marqué l’histoire intellectuelle française. Mais une influence historique ne vaut pas validation méthodologique. Un paradigme peut être suggestif, descriptivement fécond et socialement influent tout en restant discutable lorsqu’il prétend fournir une explication générale des conduites.

C’est le cas du constructivisme bourdieusien lorsqu’il est élevé au rang de théorie générale du social. L’habitus, le champ et les capitaux forment une architecture qui permet de relier positions sociales, dispositions incorporées et pratiques. Cependant, cette architecture soulève une difficulté majeure : elle explique souvent les comportements par des dispositions elles-mêmes expliquées par les conditions sociales dont les comportements sont censés assurer la reproduction. La théorie court alors le risque de la circularité. Elle peut convertir en confirmation aussi bien l’échec que la réussite, la conformité que la mobilité, l’adhésion que la dissidence.

L’enjeu ne consiste donc pas à opposer une sociologie « sociale » à des sciences prétendument étrangères au social. Il consiste à déterminer si l’explication des conduites peut se contenter d’invoquer de grandes entités collectives : la classe, le champ, la domination, le système, ou si elle doit identifier des mécanismes observables, des variables multiples et des conditions de réfutation. À l’heure où les sciences sociales computationnelles, la psychologie cognitive et les neurosciences développent des instruments permettant d’étudier plus finement la formation des croyances, les effets de réseau, l’apprentissage et les décisions, le modèle bourdieusien doit être réévalué. La question devient alors : faut-il continuer à le traiter comme un cadre dominant, ou faut-il le ramener au statut d’une tradition historiquement située, limitée dans sa capacité explicative ?

Bourdieu, un classique devenu hégémonique

Le succès de Bourdieu ne s’explique pas seulement par la diffusion de quelques concepts devenus des lieux communs universitaires. Il tient à la cohérence apparente d’un dispositif théorique qui offre une réponse globale au problème de la relation entre individu et société. L’habitus désigne un ensemble de dispositions durables acquises dans la socialisation ; le champ est un espace de positions où se déroulent des luttes pour des ressources spécifiques ; les capitaux définissent les ressources, économiques, culturelles, sociales ou symboliques, qui distribuent les chances de succès [3]. Bourdieu définit l’habitus comme un « système de dispositions durables et transposables », des structures acquises prédisposées à fonctionner comme des « structures structurantes » [4]. Le concept vise à éviter deux simplifications : l’image d’un individu parfaitement rationnel, libre de toute détermination, et celle d’un acteur réduit à un automatisme mécanique. Mais cette ambition produit aussi une difficulté. À mesure que l’habitus devient la matrice générale des perceptions, goûts, actions et anticipations, il devient difficile de préciser ce qui, dans une conduite observée, pourrait le contredire.

Le cas français a renforcé cette tendance. Les concepts bourdieusiens ont structuré durablement l’enseignement de la sociologie, les recherches sur l’école et la culture ainsi qu’une partie des institutions académiques. Jean-Louis Fabiani a décrit la persistance d’une inspiration bourdieusienne dans les espaces universitaires et scientifiques français [5]. Le problème n’est pas qu’une tradition soit influente. Il est qu’une influence très forte peut rendre moins visible la pluralité des programmes de recherche disponibles : individualisme méthodologique, sociologie analytique, psychologie sociale, approches cognitives ou modélisation computationnelle. Il faut donc distinguer l’histoire d’un succès et l’évaluation d’une théorie. La réception de Bourdieu s’explique aussi par les bénéfices intellectuels et moraux d’un cadre qui donne une unité aux phénomènes sociaux : derrière les goûts, les diplômes, les institutions et les trajectoires, le sociologue retrouverait l’opération de la domination. Ce cadre est séduisant parce qu’il transforme une pluralité de faits en une histoire intelligible. Mais l’intelligibilité narrative ne garantit pas que les mécanismes soient identifiés avec précision.

Un constructivisme descriptif, peu explicatif

Le problème méthodologique central réside dans le passage de la description à l’explication. Dire que des pratiques sont socialement distribuées est une proposition empirique. Dire qu’elles sont produites par un habitus de classe, qui résulte lui-même des conditions de classe et contribue à les reproduire, est une proposition causale plus ambitieuse. Pour être convaincante, cette dernière doit indiquer des mécanismes distinguables et des circonstances dans lesquelles elle pourrait être infirmée. Or le raisonnement bourdieusien tend à refermer la boucle : des conditions sociales produisent des dispositions ; ces dispositions génèrent des pratiques ; les pratiques reproduisent les conditions dont elles proviennent. Le schème est cohérent, mais sa cohérence peut être purement interne. Raymond Boudon reprochait aux théories trop systématiques de confondre l’explication de phénomènes précis avec l’édification d’un cadre global dans lequel tout peut être reconduit [6]. Dylan Riley a, de son côté, mis en cause la capacité de la théorie bourdieusienne des classes à rendre compte de configurations historiques diverses et à proposer une analyse causale véritablement discriminante [7]. L’exemple scolaire est révélateur. Un enfant de milieu populaire qui échoue à l’école peut être interprété comme victime d’un écart entre ses dispositions familiales et les attentes de l’institution. Mais un enfant de même origine qui réussit peut être présenté comme le produit d’une incorporation exceptionnelle des codes scolaires, d’une rencontre institutionnelle favorable, d’une conversion de capital, ou encore d’une reproduction devenue plus subtile. Ces hypothèses ne sont pas nécessairement fausses. Mais si elles peuvent toujours être mobilisées après coup, quelle observation compterait réellement contre le schème général ?

Karl Popper rappelait : « qu’une théorie qui n’est réfutable par aucun événement concevable n’est pas scientifique » [8]. Cette formule ne doit pas être appliquée mécaniquement aux sciences sociales. Les phénomènes humains sont complexes et rarement réductibles à une expérience isolée. Elle fournit néanmoins une exigence salutaire : une hypothèse doit prendre le risque d’être démentie par les faits. Elle doit préciser quelles observations, quelles comparaisons ou quelles données rendraient une explication moins plausible qu’une autre. Dans nombre d’usages des théories de Bourdieu, ce risque est faible. Si un comportement est conforme aux attentes sociales, il confirme la reproduction. S’il s’en écarte, il peut confirmer une forme plus raffinée, plus invisible ou plus méritocratique de domination. Si un acteur critique le système, sa critique peut être interprétée comme positionnée dans le champ ; s’il ne le critique pas, son silence peut être attribué à la méconnaissance. Ce type de théorie devient difficile à perdre parce qu’elle absorbe en permanence les résultats défavorables.

La difficulté est aggravée par la multiplication d’entités collectives traitées comme des causes. Le « champ », le « système », l’« État », le « capitalisme », le « patriarcat » ou la « domination » peuvent désigner des configurations historiques importantes. Mais ils ne constituent pas, par eux-mêmes, des mécanismes. Lorsqu’ils sont utilisés comme explications terminales, ils risquent de devenir des mots qui donnent l’illusion d’une causalité alors qu’ils désignent seulement ce qu’il faudrait expliquer : par quelles interactions, quelles règles institutionnelles, quelles incitations, quelles croyances et quelles contraintes une situation donnée se produit-elle ? Le principe de parcimonie conceptuelle est de ne pas multiplier les entités explicatives sans nécessité. Une bonne sociologie ne se contente pas de nommer le système ; elle reconstruit les mécanismes qui relient les comportements individuels, les relations sociales et les résultats collectifs.

Une approche critique, engageante et risque de moralisation

La faiblesse méthodologique du paradigme a des effets qui dépassent la théorie. Lorsque les catégories de domination sont suffisamment extensibles pour interpréter toute situation, la recherche peut glisser de l’enquête vers la posture. Le problème n’est pas que le sociologue étudie des objets politiques ou qu’il ait des convictions. La sociologie traite nécessairement d’inégalités, d’institutions, de pouvoir et de conflits. Le problème est la politisation de la recherche lorsqu’elle transforme une conclusion en prémisse : le chercheur sait déjà où se trouvent les dominants et les dominés, et les faits n’ont plus qu’à illustrer une vérité préalable. L’expression « la sociologie est un sport de combat », associée à Bourdieu, résume une vision de la discipline comme instrument critique et d’autodéfense intellectuelle [9]. Cette orientation peut encourager une vigilance utile envers les formes de pouvoir. Mais elle peut aussi transformer l’analyse en entreprise de dévoilement généralisé. À ce stade, ce qui contredit la théorie n’est plus une objection ; c’est un symptôme de plus de ce que la théorie avait déjà annoncé : méconnaissance, intériorisation, domination symbolique ou effet de champ.

Plusieurs trajectoires intellectuelles illustrent ce risque, sans permettre de réduire une œuvre à ses prises de position publiques. Les recherches de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sur la bourgeoisie, ses réseaux, ses patrimoines et ses formes de clôture sociale ont documenté des milieux que la sociologie observait peu. Leurs résultats reposait souvent sur analyse de la bourgeoisie de façon descriptive mais jamais explicative en employant des entités collectives pour des conclusion davantage militante que scientifique [10]. Cela, si l’on ajoute les controverses récentes liées à la participation de Monique Pinçon-Charlot au documentaire complotiste Hold-Up en 2020, montre comment une interprétation très intentionnaliste des intérêts des puissants peut nourrir des lectures simplificatrices de phénomènes complexes [11]. Le point n’est pas d’invalider des décennies de travaux ; il est de rappeler qu’une hypothèse de domination coordonnée ne doit pas devenir une vérité absolue.

Geoffroy de Lagasnerie offre un autre exemple, relevant davantage de la philosophie politique et de l’intervention intellectuelle que de la sociologie empirique. Dans ses ouvrages consacrés à l’université, au néolibéralisme, à l’État pénal ou à la désobéissance, il revendique une critique radicale des institutions. Les qualifiants de systèmes de dominations [12]. Ses textes illustrent une tendance présente dans certaines formes de théorie critique : substituer à l’examen de mécanismes concurrents une distribution préalable de légitimités morales, dans laquelle le désaccord devient facilement le signe d’un attachement à l’ordre que la théorie dénonce. Si ces dérives sont possibles, c’est aussi parce que la structure du précepte bourdieusien encourage une lecture globale du social en termes de reproduction, de violence symbolique et de rapports de force cachés. Une sociologie qui tend à tout lire comme rapport de domination risque de remplacer l’explication par la dénonciation. Elle gagne en intensité critique, mais perd en précision scientifique. Analyser la position sociale d’un auteur peut être pertinent ; l’assignation sociologique ne remplace pas la réfutation rationnelle. Le chercheur qui réduit une objection à l’expression d’un intérêt social commet ce que la sociologie critique reproche volontiers à ses adversaires : il évite le débat sur la validité des propositions. Un chercheur peut donner à des indignations légitimes l’apparence d’une explication scientifique achevée. La distinction entre la critique et l’explication devient alors indispensable : dénoncer une situation ne suffit pas à expliquer comment elle se maintient, se transforme ou disparaît.

Les sciences sociales computationnelles et l’analyse détaillée du fait social

Les sciences sociales computationnelles modifient les conditions de l’explication sociologique. Elles ne remplacent ni l’enquête de terrain, ni l’histoire, ni l’interprétation des significations. Elles permettent toutefois d’étudier des volumes considérables de données et d’observer avec une précision inédite des facteurs sociaux que les catégories globales saisissent mal : composition et structure des réseaux, intensité des contacts, homophilie, temporalité des échanges, exposition aux contenus, circulation des émotions, rôle des intermédiaires, polarisation ou effets de plate-forme.

Leur principe est simple : au lieu de déduire un phénomène d’une cause générale, elles croisent des variables et étudient leurs covariations. À la différence des bourdieusiens qui tentent de décrire le social par d’autres variables sociales, les sciences sociales computationnelles utilisent des variables multifactorielles (biologiques, technologiques, économiques, géographiques, etc.). Une croyance politique, par exemple, peut dépendre simultanément de l’âge, du niveau d’éducation, de l’environnement professionnel, des relations familiales, de l’exposition aux réseaux, de la fréquence de certaines interactions, de l’offre médiatique disponible, de la confiance dans les institutions et de dispositions cognitives. Les grandes masses de traces numériques, les réseaux relationnels et les modèles statistiques permettent d’examiner plus précisément le poids relatif et les interactions de ces facteurs. L’étude de la désinformation fournit un exemple concret. Vosoughi, Roy et Aral ont analysé en 2018 au Massachusetts Institute of Technology (MIT) la diffusion de nouvelles vraies et fausses sur Twitter à partir d’un vaste ensemble de données. Leur travail ne réduit pas la circulation de fausses informations à une classe sociale ou à une idéologie déterminée ; il examine la nouveauté des contenus, leur charge émotionnelle, les dynamiques de relais et la structure des réseaux [13]. Lazer et al. ont de même proposé de considérer les fausses nouvelles comme un écosystème associant producteurs, diffuseurs, plates-formes, publics, dispositifs de vérification et régulation [14]. Chavalarias prolonge ce type d’analyse dans Toxic Data. Il étudie les effets des traces numériques, des architectures de recommandation et de l’économie de l’attention sur la formation des opinions et sur la polarisation des espaces publics [15]. Les sciences sociales computationnelles ne décrivent donc pas moins le social parce qu’elles travaillent sur des données ou des algorithmes. Elles analysent les facteurs sociaux avec davantage de granularité : elles distinguent, mesurent et confrontent des mécanismes que la référence générale au « système » laisse indéterminés.

Les modèles multi-agents rendent cette démarche particulièrement lisible. Le chercheur peut représenter des individus dotés de règles simples : imiter les proches, suivre une source perçue comme crédible, éviter les opinions trop éloignées, rechercher des contenus émotionnels ou modifier une croyance sous l’effet de la répétition. En faisant varier les règles et la structure des relations, il observe l’émergence possible de phénomènes macrosociaux tels que les chambres d’écho, la polarisation ou la diffusion d’une rumeur. Le modèle ne reconstitue pas la totalité du réel. Mais il oblige à dire ce que l’on suppose et il permet à d’autres chercheurs de tester, modifier ou rejeter ces suppositions. Cette exigence contraste avec le caractère englobant du paradigme bourdieusien. Les positions sociales, les ressources culturelles et les réseaux ne doivent pas être ignorés ; ils sont eux-mêmes des variables pertinentes. Mais ils ne sont ni les seules causes, ni des causes qui expliquent par elles-mêmes. Une explication satisfaisante doit montrer comment une position devient une perception, comment une perception devient une préférence, et comment des préférences individuelles produisent un effet collectif. La réponse ne peut consister à répéter que la société produit le social.

Psychologie cognitive, invariants mentaux et socialisation

Le même déplacement s’observe en psychologie cognitive. Les sciences sociales ont eu raison de souligner que les croyances, les goûts et les hiérarchies sont historiquement et culturellement variables. Mais cette observation ne permet pas de conclure que l’esprit humain serait une page blanche entièrement façonnée par le milieu. Les individus interprètent les informations, sélectionnent leurs souvenirs, infèrent des intentions, apprennent de manière inégale et révisent parfois leurs croyances. La socialisation agit donc sur des organismes dotés de capacités cognitives qui la rendent possible, mais qui en limitent aussi les effets. La psychologie cognitive étudie notamment l’attention, la mémoire, la catégorisation, l’inférence, la prise de décision, l’apprentissage et l’imitation. Ces fonctions ne disent pas ce que les individus doivent croire ; elles influencent la manière dont ils reçoivent, transforment et transmettent ce qu’ils apprennent. Une information frappante, émotionnelle ou cohérente avec des croyances antérieures peut être mieux retenue qu’une information plus exacte mais moins saillante. Un récit peut circuler parce qu’il est cognitivement facile à mémoriser et à raconter, non parce qu’il exprime directement un intérêt de classe.

Dan Sperber a formulé cette idée dans sa théorie épidémiologique des représentations. La culture ne se transmet pas comme une substance identique qui passerait mécaniquement d’un esprit à l’autre. Elle résulte d’une série de communications et de transformations : les individus reçoivent des contenus, les interprètent, les mémorisent de manière partielle et les transmettent sous une forme modifiée [16]. L’explication des phénomènes culturels doit donc articuler les environnements sociaux et les mécanismes cognitifs de la réception. Avec Lawrence Hirschfeld, Sperber insiste sur les « fondations cognitives de la stabilité et de la diversité culturelles » [17]. Cette proposition ne réintroduit pas une essence fixe de l’homme. Elle désigne des invariants mentaux : des dispositions relativement stables à repérer des agents, inférer des intentions, catégoriser, détecter des dangers, suivre les signaux de réputation ou apprendre des membres jugés compétents d’un groupe.

Ces dispositions n’abolissent pas les cultures ; elles contraignent les formes que peut prendre leur transmission.

Le raisonnement stratégique fournit une autre objection au déterminisme social exclusif. La théorie des jeux montre que les individus peuvent anticiper les choix d’autrui, coopérer, entrer en concurrence, se coordonner ou modifier leur stratégie selon les informations disponibles et les gains attendus. Une décision n’est donc pas nécessairement la simple expression d’une structure globale, société, État, capitalisme ou classe, qui dominerait mécaniquement les acteurs. Elle peut relever d’interactions où chacun prend en compte les intérêts, les croyances et les réponses anticipées des autres. Le psychologue Steven Pinker rappelle que la rationalité s’appuie notamment sur la logique, les probabilités, l’inférence causale et la théorie des jeux, outils qui permettent de construire et d’évaluer des arguments valides [18]. Il ne s’ensuit pas que les individus seraient parfaitement rationnels ou indépendants de toute situation. La rationalité est limitée, inégalement distribuée et souvent contrecarrée par les biais, les émotions, les contraintes et l’incertitude, mais elle ne peut être effacée d’une théorie sociale sans appauvrir l’explication. Les acteurs ne sont pas seulement porteurs de positions : ils interprètent, apprennent, calculent parfois, coopèrent, résistent, se trompent et changent de stratégie. Gérald Bronner a souligné que les sciences cognitives et les neurosciences obligent les sciences sociales à réexaminer plusieurs de leurs questions classiques, notamment la socialisation, sans pour autant éliminer les déterminations sociales [19]. L’intérêt de ce dialogue est précisément d’éviter deux réductionnismes : le réductionnisme social, qui traite les contenus mentaux comme de simples effets des structures, et le réductionnisme biologique, qui prétendrait expliquer les institutions par la biologie humaine seul.

Cette exigence est particulièrement importante pour les trajectoires sociales. Les conditions d’origine pèsent sur les ressources, les attentes familiales, les expériences scolaires et les réseaux. Mais elles ne fixent pas mécaniquement les carrières, les croyances et les identités. La massification scolaire, l’expansion de l’enseignement supérieur, la diversification des parcours professionnels, les mobilités géographiques et l’accès généralisé aux univers informationnels numériques ont accru la visibilité et les modalités des trajectoires trans-classes ou des transfuges de classe depuis la France des années 1970, période des grandes enquêtes de La Distinction [20].

Neurosciences, apprentissage et trajectoire sociale

Les neurosciences apportent une dernière contrainte à la théorie sociale. Elles ne permettent pas de localiser une classe sociale dans le cerveau, ni de découvrir une aire neuronale de la domination symbolique. Elles rappellent en revanche que les dispositions, les habitudes, les apprentissages et les mémoires ne peuvent être pensés sans les mécanismes neurocognitifs qui les rendent possibles. Toute socialisation passe par un organisme capable de modifier ses conduites à partir de l’expérience.

La plasticité cérébrale désigne cette capacité du système nerveux à se réorganiser en fonction de l’apprentissage et de l’environnement. Elle ne signifie pas que tout serait malléable à volonté ; elle signifie que les expériences répétées, les pratiques, les interactions et les apprentissages peuvent stabiliser des manières de percevoir et d’agir. Les neurosciences ne remplacent donc pas la sociologie. Elles rendent insuffisante l’idée que les dispositions seraient explicables par la seule invocation d’une position sociale. Les travaux de Stanislas Dehaene sur l’apprentissage de la lecture permettent de comprendre ce point. La lecture est une pratique culturelle récente à l’échelle de l’évolution humaine. Elle s’acquiert grâce à l’école, au langage écrit, aux pratiques familiales et aux exercices répétés. Mais son acquisition implique aussi la mobilisation et la réorganisation de circuits cérébraux visuels et langagiers : Dehaene parle de « recyclage neuronal » [21]. Le fait social et le fait cognitif ne s’excluent donc pas ; ils désignent des niveaux différents d’un même processus. Il est impossible de comprendre l’apprentissage de la lecture par le cerveau seul, mais tout aussi insuffisant de l’expliquer par le milieu social seul.

Les recherches sur les habitudes conduisent à la même conclusion. Graybiel et Smith montrent que certaines conduites répétées deviennent progressivement plus automatiques, tout en restant susceptibles d’être modifiées lorsque les récompenses, les contextes ou les objectifs changent [22]. L’apprentissage produit ainsi des régularités, non des destinées. Ce constat est essentiel pour discuter l’habitus : l’existence de dispositions acquises n’implique pas qu’elles soient fixes, omnipotentes ou entièrement déterminées par une classe d’origine. La thèse défendue ici est plus ferme. L’habitus n’est pas une cause ultime. Il n’est qu’une mise en œuvre neuronale de régularités d’apprentissage, que l’on peut déceler à travers des régularités statistiques de fréquence dans les comportements. Les neurosciences permettent de mesurer avec précision, via l’IRM fonctionnelle, les régions du cerveau impliquées dans la mise en œuvre neuronale, indépendamment de la classe sociale de l’individu.

Ce que le vocabulaire bourdieusien présente comme une structure profonde peut être décomposé en mécanismes plus spécifiques : propension à l’imitation, sensibilité au prestige, aversion au risque, apprentissage par récompense, confiance dans les institutions, mémorisation sélective, attention aux signaux de réputation ou adaptation aux contraintes de l’environnement. Dès lors, parler d’« habitus de classe » ne doit pas conduire à réduire les individus à leur origine sociale. Une classe peut être associée à des distributions statistiques de ressources, de pratiques ou de probabilités. Elle ne contient pas le programme mental de chacun de ses membres. Deux individus placés dans des environnements sociaux voisins peuvent développer des dispositions différentes en raison de leurs expériences, de leurs relations, de leurs compétences, de leurs apprentissages et des informations auxquelles ils sont exposés. Les trajectoires trans-classes le rappellent avec force : l’origine sociale contraint, mais elle n’épuise pas la capacité des personnes à se déplacer dans l’espace social, à apprendre d’autres codes ou à construire d’autres projets.

Cette critique ne signifie pas que les facteurs sociaux seraient secondaires. Elle signifie qu’ils doivent être analysés comme des variables parmi d’autres, et non comme une explication souveraine. Le modèle bourdieusien tend à postuler une causalité allant des structures aux dispositions puis aux pratiques. Les recherches cognitives et computationnelles invitent à reconstruire une causalité plus complexe, faite d’interactions, de rétroactions, de mécanismes individuels et de contraintes collectives. Elles rendent possible une sociologie qui accepte de mesurer, comparer et éventuellement abandonner les hypothèses qui ne résistent pas aux données.

Conclusion : De la critique sociale aux mécanismes explicatifs

Faut-il en finir avec le constructivisme bourdieusien ? La réponse est affirmative si l’on entend par là renoncer à l’hégémonie d’un paradigme qui confond trop souvent description et explication, et qui peut convertir les contre-exemples en preuves supplémentaires de sa propre validité. L’importance historique de Bourdieu ne suffit pas à soustraire ses concepts à l’examen méthodologique. Une œuvre peut marquer profondément une discipline tout en restant fragile dans sa capacité à produire des hypothèses clairement réfutables. Le problème du bourdieusisme n’est pas d’avoir insisté sur la socialisation, les inégalités ou les rapports de pouvoir. Il réside dans la tendance à les ramener à une grammaire unique de la domination, puis à traiter cette grammaire comme la clé de tous les phénomènes. L’habitus, le champ et les capitaux peuvent alors fonctionner comme des entités suffisamment souples pour expliquer tout et son contraire. La politisation de la recherche devient plus probable lorsque ce schème fournit à l’avance les catégories morales du jugement et dispense d’examiner les mécanismes effectifs.

Les sciences sociales computationnelles, la psychologie cognitive et les neurosciences n’apportent pas une solution simple ou définitive. Elles imposent toutefois des exigences que le constructivisme bourdieusien ne satisfait qu’imparfaitement : expliciter les variables, examiner leurs covariations, identifier les mécanismes, formuler des prédictions, tester les hypothèses et admettre la possibilité de l’erreur. Elles montrent aussi que les conduites humaines ne découlent pas uniquement des positions sociales : elles émergent de l’interaction entre réseaux, institutions, intérêts, apprentissages, dispositions cognitives, environnements informationnels et trajectoires singulières. L’avenir de la sociologie ne se trouve donc pas dans la conservation d’un vocabulaire hégémonique de la domination, mais dans la construction d’explications plus précises, plus pluralistes et plus vulnérables aux faits. Bourdieu pourra alors être relu non comme l’horizon indépassable de la science sociale, mais comme une étape intellectuelle influente, dont les limites méthodologiques rendent nécessaire son dépassement par des approches plus explicatives et cumulatives.

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