Science, la Citadelle Assiégée

Science, la Citadelle Assiégée

Claudio Rubiliani

Biologiste, membre de l’Observatoire de la petite sirène.
"Science, la citadelle assiégée" de Jacques Robert dénonce les dérives qui affectent la science et la raison : prégnance de l’idéologie sur l’analyse critique, fraudes multiples jamais punies, impostures des pseudosciences, avec des conséquences potentiellement graves pour la société tout entière et la crédibilité des scientifiques. Une recension de Claudio Rubiliani.

Table des matières

Science, la Citadelle Assiégée

Recension de l’ouvrage de Jacques Robert, paru aux éditions Héliade en juin 2026, préface de Nathalie Heinich.

« Svedutista ». C’est ainsi que se définissait notre ami, le peintre vénitien Ludovico De Luigi, récemment décédé. Terme intraduisible en français, sinon peut-être par un autre néologisme, celui de « dévoileur » : peintre de l’au-delà des façades.

Voir les choses derrière les choses.

Jacques Robert est un « dévoileur ». À la Petite Sirène et à l’Observatoire d’Ethique Universitaire, entre autres, nous connaissons bien, à travers ses articles et tribunes, ce Professeur émérite de Cancérologie, inlassable pourfendeur de la bien-pensance et du prêt-à-gober. Il nous fait aujourd’hui le plaisir de publier un livre, prolongement d’un ouvrage précédent (Impostures en Cancérologie –Éditions H&O, 2023) en élargissant son entreprise de démystification et de démythification aux sciences en général et à ceux qui sont censés les développer en particulier.

Si les 289 pages ont la fluidité d’un roman, dont la décapante préface de Nathalie Heinich donne le ton, ce n’est pas un roman de science-fiction ou une anticipation orwellienne. C’est un constat. Un état des lieux. L’implacable bilan de santé d’un grand corps malade : le monde scientifique. D’une plume-scalpel, Jacques Robert dissèque et analyse les tumeurs qui aujourd’hui envahissent les sciences. L’ouvrage est découpé en 5 bibliopsies.

Section 1 : Le poisson pourrit par la tête.

Dans cette première partie Jacques Robert met tout d’abord l’accent sur la défiance croissante, surtout de la part de la jeune génération, envers la science, avec ce paradoxe qu’elle en est la plus grande utilisatrice, « à l’insu de son plein gré », via la technologie et les avancées biomédicales. Un déni de la réalité, une technomythologie que nous avions naguère analysée dans l’article L’insoutenable pesanteur du réel[1]. Un déni dans lequel s’engouffrent certaines élites. Les élites universitaires n’y échappent pas et, par lâcheté ou par opportunisme, contribuent à cette dévaluation de la science. Jacques Robert le souligne page 40 « L’Université souffre d’une part de l’augmentation continue du nombre de bacheliers et du taux de poursuite d’études universitaires élevé, et d’autre part de la création régulière de nouvelles formations qui lui sont confiées […] ; le déséquilibre ainsi créé n’est pas viable ». Et l’auteur de nous donner des exemples de quelques dérives universitaires.

L’édition scientifique, censée produire le « savoir savant », dans un esprit technocratique et mercantile, n’échappe pas à cette fuite en avant démagogique. L’auteur nous explique en quoi l’involution des critères de publication, la dérive perverse des règles d’éthique éditoriale et la pression arithmétique mais non qualitative- du Publish or Perish, la tyrannie de l’Impact Factor et la négation du caractère fondamentalement imprévisible de la recherche, contribuent à l’effacement de ce qui constitue les fondements de la science : l’universalisme, l’objectivité, la rationalité, l’esprit critique, l’acceptation de la complexité et la non-finitude des savoirs. La science déplace les points d’interrogation.

Section 2 : La science est soluble dans l’idéologie.

Cette seconde section revient en détail sur la dérive idéologique évoquée en première partie de l’ouvrage. Des institutions de référence comme l’ENS ou Sciences Po deviennent synonymes de malhonnêteté intellectuelle généralisée. Des universités, telle Lyon 2, mutent en foyers d’antisémitisme. Les sciences sociales deviennent à l’inverse « ascientifiques et asociales ». Des usines à recycler les pédants sociologues désœuvrés.

Jacques Robert nous rappelle que la perversion idéologique des sciences n’est pas nouvelle. Que ce soit en s’appuyant sur des mythes réactionnaires ou sur des illusions progressistes, les constantes ascientifiques se retrouvent, comme le racisme et le déni de l’évolutionnisme et de la complexité. Et qu’au-delà des sciences sociales, des « sciences molles », aujourd’hui l’anthropologie, la biologie, la médecine, la physique sont contaminées par une idéologie soi-disant progressiste, mais en fait régressive et niant la spécificité de l’humain. Dans la bouillie intellectuelle du wokisme ainsi malaxée, les disciplines sont éparpillées façon puzzle en « studies ». Des thèses axées sur des aberrations sans fondement scientifique comme la théorie du genre ou des thèses subjectives, inclusives, intersectionnelles, s’appuyant sur des données partielles, partiales et dévoyées font florès. Titres et présentations prêtent à rire…pour ne pas en pleurer. Car ils nous rappellent furieusement le dogmatisme meurtrier des thèses lyssenkistes staliniennes et celles sur la pureté de la race de la période nazie.

Les débouchés professionnels de ces « thésards ignares » sont quasi nuls, sauf à grossir le cercle des assistants inutiles autour de gourous professoraux néfastes et ainsi « justifier » ces formations déformantes. Et à fabriquer une masse de frustrés, futurs idiots utiles de quelque leader minimo, alimentant le climat pré-insurrectionnel actuel.

Jacques Robert pointe alors le lien entre la déliquescence idéologique des sciences et les enjeux politiques sous-jacents dans un chapitre où il analyse l’opposition entre l’universalisme (scientifique) et le communautarisme. Il montre aussi comment cette pression menaçante, active parfois (cancellisation), d’une minorité fanatique, appuyée par des médias complices et des institutions complaisantes, induit des autocensures. Voire pire : le meurtre d’enseignants courageux.

Section 3 : Les chiffres et les lettres de mon moulin.

Dans cette troisième partie, l’auteur nous explique comment les manquements et les dérives précédemment présentés, cette irresponsabilité collective dont parlait Marc Bloch dans L’étrange défaite, vont avoir pour conséquence le développement exponentiel d’une pratique condamnable mais vieille comme le monde : la tricherie. Les modalités et les mobiles sont divers (profit, gloire, narcissisme, jalousie…). Des exemples de plagiat, de falsification et de fabrication des données sont développés.

Nous constatons ici un phénomène de co-évolution. Une course de la Reine Rouge, comme dans Alice, où le tricheur a toujours une stratégie d’avance sur son traqueur. Et ce sont la science et les progrès technologiques associés qui, paradoxalement, fournissent aux tricheurs des modalités nouvelles de forfaitures : manipulation des textes grâce à l’intelligence artificielle (si peu intelligente et si peu artificielle) ; manipulation des images par l’informatique et fraude à échelle industrielle par les formidables papermills ! Ces « moulins à papier », revues prédatrices majoritairement installées en Asie, Chine en tête (avec des objectifs également politiques), qui, moyennant finances, produisent des papiers-bidons, dont n’importe qui peut se déclarer contributeur. Si vous n’avez pas d’idées, d’autres en auront pour vous, à condition de bourse délier. Un système de fraude induit par la course à l’Impact Factor et à la constitution d’un CV « crédible » dans la chasse à l’emploi à l’échelle planétaire. Selon le principe de « la lettre volée » d’Edgar Poe, rien de mieux pour cacher un sale papier que de le mêler aux bons auxquels il ressemble. Le trop d’information tuant l’information et surtout nuisant aux moyens de vérification. Jacques Robert nous met en garde sur les dangers de ces fraudes, non seulement pour l’image de la science mais également pour la santé et la sécurité des citoyens que des données corrompues, toxiques, mais malheureusement exploitées et appliquées peuvent induire.

Section 4 : Se non è vero, è ben trovato.

Parallèlement à la tricherie, l’auteur épingle dans cette quatrième tranche l’imposture scientifique dont il avait déjà fourni de nombreux exemples en cancérologie dans son ouvrage cité plus en amont.

Ici, comparaissent en vrac face au tribunal de la science véritable et vérifiable les pseudo-sciences ou fausses sciences et autres inventions de gourous (telle que la scientologie dont la seule science réside dans le titre). L’auteur dévoile les dessous malpropres de ces « sciences magiques du XXIème siècle » comme il les nomme : astrologie, parapsychologie, anthroposophie, géobiologie, sans oublier le longévisme des marchands de philtre de jouvence, le « dédarwinisme » des créationnistes et autres antiévolutionnistes ou l’escrologisme prôné par nos incultes tenants de l’écologie punitive. Supercheries qui prospèrent malheureusement grâce à la mansuétude de certaines institutions. Au passage, Jacques Robert dresse le portrait de quelques Cagliostro de salon et de télévision. Nous découvrons ainsi que des universitaires bien en chair(e) n’ont pas hésité à se compromettre bassement pour un pathétique moment de gloriole et « d’originalité » en délivrant le label « scientifique » à une thèse d’astrologie soutenue par Germaine Hanselmann, plus connue sous le glamour pseudonyme d’Elizabeth Teissier. Certains Prix Nobel n’échappent pas non plus au « pétage de plomb ésotérique » (les physiciens en particulier), quand d’autres ont des motivations plus vénales.

Notre « dévoileur » termine cette partie par de drolatiques, mais effrayants, exemples d’arnaques scientifiques dont on se demande comment elles ont pu obtenir écoute et attention.

Section 5 : E pur si muove !

En fin de chaque section, l’auteur a esquissé quelques pistes de remèdes qu’il développe ici et que des institutions et des politiques courageux pourraient appliquer.

Ah ! Le courage. Le pas-de-vaguisme et la création de comités Théodule pour enterrer les affaires sont si confortables ! Alors qu’il faudrait dire « C’est la gangrène, sire ; il nous faut amputer ». Et agir.

L’auteur souligne l’intérêt du système de pré-print à large diffusion, permettant des commentaires et une analyse élargie des résultats des recherches scientifiques avant publication finale ; le rôle et la vigilance de PubPeer vis-à-vis de la fraude scientifique ; le travail de veille des lanceurs d’alertes et des observatoires, tels ceux de la Petite Sirène ou d’Éthique Universitaire.

Une dernière brève partie d’un optimisme fort modéré, voire un brin désabusée tant le combat semble déséquilibré face à l’impunité des fraudeurs et à l’inertie institutionnelle. Car un message simpliste se propage plus rapidement et est beaucoup plus facile à admettre qu’une vérité forcément complexe. D’où le rôle essentiel de l’éducation avec comme objectif majeur la formation de l’esprit critique. Qui n’est pas une discipline en soi mais qui traverse toutes les disciplines.

La science ne peut être sauvée que par les scientifiques eux-mêmes, qui ne doivent pas céder à la résignation et à la tolérance (« la tolérance, il y a des maisons pour ça », disait Clémenceau). Un combat où il ne faut pas craindre de prendre des coups. Et il y en aura ! Le combat galiléen de la Raison contre l’Idéologie. Mais Vienne assiégée a résisté aux Ottomans. Et David n’a-t-il pas vaincu Goliath ?

Par cet ouvrage, Jacques Robert nous offre pour lutter une première bonne dose d’antibiotriche.



Claudio Rubiliani. Biologiste, Docteur d’État.

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Claudio Rubiliani

Biologiste, membre de l’Observatoire de la petite sirène.

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