Les innombrables hommages dont Marc Bloch fait en ce moment l’objet à l’occasion de sa panthéonisation sont de droite comme de gauche, ils vont du Rassemblement National (exclu) à La France Insoumise (non exclue). Qu’un grand historien médiéviste, résistant et victime des nazis non moins que de certains français, fusillé en 1945, soit ainsi honoré, on ne peut que s’en réjouir. Plus contestables apparaissent en revanche un certain nombre de récupérations et de captations qui ne sont pas seulement le fait d’hommes ou de femmes politiques, mais qui proviennent aussi de la corporation des historiens. Il n’y a là rien de très nouveau. De très grands savants comme Numa Fustel de Coulanges († 1889)[1] Marc Bloch et Lucien Febvre, Correspondance. Édition établie, présentée et annotée par Bertrand Müller. III : Les « Annales » en crise (1938-1943), Paris, 2003, p. 168-169. et surtout Ernest Renan († 1892) ont autrefois été disputés entre la droite et la gauche, qui retenaient dans leurs œuvres ce qui les arrangeait et qui passaient sous silence ce qui les dérangeait. On pourrait presque conclure déjà, avant d’avoir développé le point de détail qui va suivre (un « détail » ? Peut-être pas, en réalité…) : les grands figures du passé devraient être étudiées dans toute leur complexité car elles sont généralement rebelles aux réductions partisanes.
Dans une lettre à son vieux compère Lucien Febvre datée du 17 août 1941, Marc Bloch qualifiait l’antisémitisme de « poison subtil, contagieux, polyfiltrant ». Le second statut des juifs avait été promulgué par le gouvernement de Vichy environ deux mois plus tôt. Constatant chez beaucoup de français une progression plus ou moins larvée vers un antisémitisme diffus, Bloch ajoutait : « j’ai vu cette évolution s’annoncer, lentement, sûrement, dans les années qui ont précédé la guerre. C’était de cette façon surtout, que se faisait, chez nous, l’osmose de l’esprit raciste d’à côté. Et elle était, cette évolution, beaucoup plus dangereuse que l’antisémitisme avoué, stupide, violent. Parce qu’elle entamait des milieux où l’on aurait rougi -ou ri – de s’entendre accuser d’antisémitisme ; où l’on se vantait de rester fidèle, en effet, à une célèbre Déclaration, où on croyait l’être, sans se rendre compte combien on s’en écartait (et peut-être aujourd’hui encore, les cercles les plus purs de cette contamination sont-ils, comme vous l’indiquez, quelques groupes passionnément chrétiens ».
Toujours dans cette remarquable lettre, Bloch s’appuyait sur Péguy : « Le mot juste , c’està Péguy qu’ille faut demander, à Péguy, dieu singulierdefidèles qu’ileûthonni: ‘ On me dit que la haute finance juive n’a pas d’esprit national. C’est possible. Connaissez-vous une haute finance qui soit nationale ?’ ». Il se situait quant à lui parmi « les hommes qui se sentent tout simplement Français, de cette France où leurs aïeux ont vécu depuis bien plus des cinq générations fatidiques, de cette France pour laquelle, à la génération précédente, leurs pères et oncles ont opté, – les hommes que les braves paysans, leurs voisins – fort bons juges en la matière[2] Il faut assurément lire fort[s] bon[s] juge[s]. – pas plus que les soldats, jadis appelés à se battre à côté d’eux, ne se sentent en rien différents des autres Français ».
À bien des égards, ces lignes apparaissent aussi lucides que prophétiques. Il n’est cependant pas certain qu’elles puissent aujourd’hui trouver facilement leur place dans les écrits de certains thuriféraires de l’auteur des Rois thaumaturges et de La Société féodale. Bloch admirateur de Péguy érigé en conscience morale[3] Ce passage invite à réviser quelque peu le jugement de Peter Schöttler qui, dans son libre de référence, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Paris, 2026, p. 421, place Péguy aux côtés de Bergson, Nietzsche et Valéry, « avec lesquels l’historien n’a jamais sympathisé ». , chantre des « braves paysans » et des soldats morts pour la France, ce ne sont pas là des références encore acceptées par tous. Mais restons sur le terrain qui était prioritairement celui de Bloch dans cette lettre, à savoir celui de la difficulté d’être patriote et juif en 1941. Une lente évolution vers un antisémitisme diffus, non sans rapport avec un « racisme d’à côté » (mais l’ « à côté » a changé) ? Comment ne pas penser ici à la France d’aujourd’hui ? Bloch mettait par ailleurs l’accent sur la présence de cet antisémitisme plus ou moins conscient chez des hommes qui ne l’assumaient pas, voire qui riaient lorsqu’on les accusait. À son époque, ces hommes étaient souvent des catholiques qui pensaient simplement ne pas pouvoir être antisémites au regard des valeurs morales qu’ils défendaient, mais qui l’étaient pourtant devenus sans jamais l’admettre. Ils étaient « les cercles les plus purs de cette contamination ». Or une église en remplace parfois une autre. C’est aujourd’hui une partie de la gauche, et une partie seulement (comme autrefois une partie des catholiques, et une partie seulement) qui, au nom de valeurs morales dont elle prétend détenir l’exclusivité, favorise un antisémitisme diffus et de moins en moins décomplexé qui, pourtant, refuse de dire son nom. Certains historiens très proches de la France insoumise, la France insoumise elle-même, revendiquent l’héritage de Marc Bloch[4]Voir source. Peut-être certains seraient-ils avisés de lire ou de relire ces lignes pour ne pas se retrouver dans la position d’une partie de l’Eglise catholique en 1941 : le fait même qu’elle riait de cette accusation (au lieu malheureusement d’en rougir), le fait qu’elle se vantait de « rester fidèle à une certaine Déclaration » « sans se rendre compte qu’elle s’en écart[ait] », voilà qui la rendait assurément plus dangereuse que « l’antisémitisme avoué ». On ne saurait mieux dire. Merci, Marc Bloch. Hélas.