L’université de Strasbourg se prépare à la dhimmitude

L’université de Strasbourg se prépare à la dhimmitude

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux
Jacques Robert aborde le soutien juridique apporté par l’université de Strasbourg à une doctorante ayant poursuivi sans succès la chercheuse du CNRS Florence Bergeaud-Blackler: détournement de la mission universitaire et atteinte à la liberté académique.

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L’université de Strasbourg se prépare à la dhimmitude

Il faut toujours dire ce que l’on voit ;
surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.

Charles PÉGUY



Nous assistons à une magnifique compétition interne entre cerveau droit et cerveau gauche du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace : dans un procès en diffamation, l’université de Strasbourg assure la « protection fonctionnelle » de l’étudiante demanderesse, pendant que le CNRS assure celle de la chercheuse défenderesse… Et le ministre n’arbitre pas et se contente de compter les points. Il faut dire que c’est une vieille tradition du ministère que d’opposer Université et CNRS : Frédérique Vidal avait voulu, lorsqu’elle était ministre, faire enquêter le CNRS sur l’islamogauchisme à l’université. Devant les rires qui ont secoué la communauté académique et les lecteurs du Figaro, elle n’avait pas lancé l’enquête en question.

Rappelons brièvement les faits, tout récents : une étudiante, doctorante en sociologie à l’université de Strasbourg, Iman El Feki, a poursuivi en justice une chercheuse en anthropologie du CNRS, Florence Bergeaud-Blackler. Cette dernière avait dénoncé l’influence de la jeune doctorante et sa participation à une « islamisation de la connaissance », accusant l’idéologie frériste de s’être installée progressivement dans les universités depuis trente ans[1]. En dehors de son travail de thèse (je suppose), Iman El Feki « mène une réflexion sur la prévention de la radicalisation, en lien notamment avec les services pénitentiaires de la région Grand-Est ». Selon Le Figaro, cette étudiante « partage sur ses réseaux des textes de Rima Hassan, apparaît voilée sur ses photos officielles, et veut notamment donner de l’importance aux “dispositifs religieux” dans le suivi des personnes radicalisées une fois sorties de prison ».

Ajoutons que Iman El Feki avait partagé le visuel d’une « marche radicale » appelant à « la libération de la Palestine de la mer au Jourdain », un slogan politique antisioniste bien connu[2]. Elle a parfaitement le droit d’appeler à cette marche, en tant que militante politique – encore que de l’antisionisme à l’antisémitisme, il y a à peine la place d’une feuille de papier à cigarette, et que la propagande antisémite est punie par la loi –, mais elle n’a pas le droit de le faire en tant que doctorante de l’université de Strasbourg.

Le tribunal judiciaire de Strasbourg a conclu à la nullité de sa plainte, « faute de citer précisément les passages incriminés dans les textes publiés à son sujet par Florence Bergeaud-Blackler ». Mme El Feki avait parfaitement le droit de s’estimer diffamée et de poursuivre Mme Bergeaud-Blackler en justice. Les affirmations de cette dernière n’ont aucun lien avec les recherches que poursuit Mme El Feki à l’université de Strasbourg et ne concernent que son activité militante qu’elle semble exporter au niveau des services pénitentiaires régionaux. Vouloir mettre en place des « dispositifs religieux » dans le suivi de certains prisonniers peut être critiqué librement, comme on peut critiquer la présence d’aumôniers dans les prisons. On a le droit de condamner l’entrisme musulman. La justice a tranché : il n’y a, dans les écrits de Mme Bergeaud-Blackler, aucune diffamation et Mme El Feki a été déboutée.

Que Mme Bergeaud-Blackler, chercheuse au CNRS, ait bénéficié de la protection fonctionnelle de son employeur est parfaitement normal et s’impose dans tous les cas où un fonctionnaire d’État est poursuivi pour des propos que justifie son travail de recherche. L’accusation portait sur son activité académique (elle est spécialiste, précisément, de l’entrisme frériste dans la société) et c’est en tant que chercheuse au CNRS qu’elle a été poursuivie. L’invraisemblable est que la présidente de l’université de Strasbourg, Frédérique Berrod, a trouvé bon d’assurer la protection fonctionnelle (c’est-à-dire de payer les frais de justice) d’une étudiante qui, elle, n’est en aucune façon un agent titulaire ou contractuel de l’État ni de l’université, exerce des fonctions en lien avec un autre organisme et milite dans le cadre d’un engagement politique à résonance antisémite.

Un courrier de la présidente de l’Université de Strasbourg, Frédérique Berrod, poursuit Le Figaro, assurait même cette étudiante du « soutien de l’établissement dans ce dossier ». Cela paraît aventureux ! Y a-t-il eu un vote du Conseil de l’université ? ou la présidente est-elle à elle seule « l’établissement » ? Ce serait donc « l’établissement », plus encore que Mme Berrod, qui cautionne les propos antisionistes de Mme El Feki ? L’université de Strasbourg accompagne ainsi la plaignante, donnant un gage de soumission à l’orthodoxie radicale islamique : c’est un premier pas vers la dhimmitude, régime juridique auquel sont soumis en terre d’islam les non-musulmans, les « dhimmis ».

Cette présidente indique également « avoir signalé au CNRS les écrits de Florence Bergeaud-Blackler ». Là, on tombe dans la délation la plus basse ! Le CNRS ne serait donc pas au courant des « écrits » de Mme Bergeaud-Blackler ? C’est à une présidente d’université de faire la police au CNRS et d’évaluer le travail de ses chercheurs ? Dans quel pays vivons-nous, où la liberté académique est ainsi bafouée par ceux-là même qui devraient la défendre ? Où une présidente d’université s’arroge le droit de « signaler » à sa tutelle les dits et les écrits d’une chercheuse ? Pour la faire juger selon ses propres critères, qui ne me semblent pas d’une grande délicatesse ?

Je n’ai pas vu passer de réaction du ministre qui exerce la tutelle tant de l’université de Strasbourg que du CNRS, M. Philippe Baptiste. N’a-t-il rien vu ? N’a-t-il rien à dire devant ce qui est d’abord un détournement de fonds publics et ensuite une dénonciation calomnieuse (puisque le tribunal a débouté Mme El Feki) ? Ou préfère-t-il ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler ?

Auteur

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux

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