WOKISME VS TRUMPISME : NOUVELLE GUERRE DES IDÉES

WOKISME VS TRUMPISME : NOUVELLE GUERRE DES IDÉES

Collectif des Observateurs

Le collectif des Observateurs est le compte des tribunes collectives du laboratoire : il exprime le point de vue de l'ensemble des membres.
Un entretien de Pierre-Henri Tavoillot avec le philosophe Manuel Maria Carrilho qui analyse le wokisme comme une idéologie issue du « paradigme de l’illimité », fondée sur une conception sans bornes de l’identité et du langage, et marquée par un fanatisme censorial profondément ancré dans les institutions occidentales.

Table des matières

WOKISME VS TRUMPISME : NOUVELLE GUERRE DES IDÉES

Le dernier essai, bref et percutant, du philosophe Manuel Maria Carrilho, qui fut notamment le premier ministre de la culture au Portugal (1995-2000), s’intitule La Nouvelle Peste – de l’idéologie du genre au fanatisme woke. Il s’agit d’une contribution majeure à l’intelligibilité du « wokisme » comme idéologie cohérente, à partir de sa genèse philosophique. Mais cet ouvrage se signale aussi par le souci de comprendre les raisons du « succès » du wokisme dans le cadre d’une modernité « déboussolée ». Il tente également — et c’est là tout à fait singulier — d’envisager son devenir à l’heure du trumpisme. On espère une traduction rapide en français. Elle est annoncée.
Pierre-Henri Tavoillot l’a rencontré à Porto pour L’Observatoire d’éthique universitaire. Entretien réalisé le 15 mars 2026.


Pierre-Henri Tavoillot Sommes-nous aujourd’hui condamnés à un face-à-face quelque peu désespérant entre le wokisme et le trumpisme, dont certains vont jusqu’à dire qu’il serait un wokisme de droite ? Une de leurs caractéristiques communes, dites-vous, est de « saturer » l’espace public.


Manuel Maria Carrilho — On peut dire en effet que le trumpisme, comme le wokisme, « saturent » l’espace public — telle fut en effet l’une des principales caractéristiques du wokisme —, mais il s’agit à mes yeux de deux phénomènes très différents, et je ne pense pas qu’il existe un wokisme « de droite ». Le wokisme de la dernière décennie résiste, poursuit son chemin, désormais sans doute moins visible et moins explicitement assumé, compte tenu de l’ampleur médiatique qu’a pris le trumpisme — lequel, comme on le sait, l’a combattu. Mais le wokisme demeure vivant et opérant en tant que conception et instrument fanatique de censure et d’annulation, il reste fortement incrusté, built-in, dans de multiples secteurs et institutions de l’Occident.

Je ne partage donc pas l’idée selon laquelle on pourrait voir dans le trumpisme un nouveau wokisme, désormais «de droite » (cf., par exemple, Guillaume Lancereau, Le Grand Continent, juillet 2025). Une telle interprétation amalgame tout, et elle conduit, me semble-t-il, à un double malentendu : d’une part, elle tend à blanchir les traits censoriaux et persécuteurs du wokisme de la dernière décennie et demie ; d’autre part, elle empêche de comprendre ce qui est réellement inédit dans le trumpisme – compréhension qui me paraît pourtant chaque fois plus décisive, même vitale. Et, si vous me le permettez, laissez-moi développer quelque peu ce dernier point, avant de revenir au wokisme.


PHT Je vous en prie, c’est un point capital.


MMC — Très synthétiquement, je pense que la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles de novembre 2024 a traduit une double consécration : d’une part, l’effondrement du politique comme espace de délibération fondé sur l’affrontement et le débat d’idées et de propositions autour des problèmes et des attentes des citoyens et des sociétés, ainsi que sur leurs éventuelles solutions. Et, d’autre part, l’apogée de la politique comme spectacle, dans un spectre allant du divertissement le plus anodin à l’exhibition la plus grotesque. Cette double consécration, en apparence paradoxale, a cependant des origines lointaines. Elle résulte d’un processus très complexe, amorcé de longue date, mais qu’il ne m’est pas possible de développer dans le cadre de cet entretien.

Or, ce « retour du trumpisme » a été vécu par ses adversaires (et pas seulement par eux !) comme un véritable choc traumatique, avec trois conséquences : comme quelque chose qui bloque la vision, qui empêche la compréhension et qui paralyse l’action. Et qui favorise, en guise de réaction, une posture défensive et surtout de déni, aspirant – même inconsciemment – au retour à la normalité, et au confort que procurerait, à tous les niveaux, un tel retour.

Il arrive que le traumatisme, par sa nature sismique, rend presque impossible toute compréhension entre l’avant et l’après, qui est – comme l’enseignent des philosophes comme Bergson ou Deleuze – justement la clef de l’événement. Car un événement n’est pas un simple fait, mais ce qui marque une rupture, une différence dans l’ordre des faits entre l’avant et l’après. Il est le changement lui-même en devenir, ouvert, imposant une confrontation avec l’inconnu, la discontinuité, en somme, avec la contingence. Et c’est précisément là que se trouve l’Europe depuis janvier 2025 : paralysée dans l’ordre des faits, retranchée derrière l’écran de la rhétorique, incapable de comprendre l’événement « trumpisme », qu’elle ne cesse pourtant de nommer dans un pénible rituel d’exorcisme politico-médiatique. Une Europe qui s’est endormie pendant la présidence de Joe Biden, dont la victoire en 2020 a été, à tort, interprétée comme l’enterrement définitif du trumpisme.

À cela il faut ajouter un autre point que je pense également décisif dans la victoire de Donald Trump, et postérieurement dans son mandat, on le voit tous les jours : il s’agit de sa stratégie inédite de propagande et d’action politique. Tandis que journalistes, commentateurs et adversaires s’égaraient dans le labyrinthe des faits alternatifs et des controverses de la post-vérité, Trump a emprunté une autre voie, rendue possible et propulsée par les plateformes numériques et les réseaux sociaux : celle du conditionnement manipulateur de la perception même de la réalité, surtout par la cascade torrentielle de faits et de versions, leur répétition et leur contradiction constantes, et l’irrésistible attente de nouvelles transgressions de sa part — dans un rituel aussi étourdissant que stéréotypé, qui emprisonne la conscience collective dans un registre que je propose de designer par un verbe, impenser, un verbe qui configure une forme inédite de la conscience contemporaine. Je m’interroge si on s’est bien rendu compte des conséquences du fait que, exception faite à « l’interrègne papal » – décès du pape François, élection du pape Léon XIV – Trump a été, depuis janvier 2025, présent tous les jours dans tous les médias de l’Occident…et bien au-delà…


PHT — Pour vous, l’émergence du wokisme doit se comprendre dans le cadre de ce que vous appelez le « paradigme de l’illimité», à savoir l’extension de quatre dimensions de « l’hypermodernité » : l’individualisme, la financiarisation, la mondialisation et la technologie. En quoi ces quatre phénomènes convergent-ils pour produire le wokisme ?


MMC — Si le wokisme est une doctrine — ou une idéologie — qui a émergé dans le cadre de ce que je désigne comme le « paradigme de l’illimité », c’est parce qu’il attribue un pouvoir sans bornes, sans limites, d’une part au langage, d’autre part à l’identité. Ce paradigme permet, à mon sens, de caractériser et de comprendre le monde contemporain à partir de ce que je considère comme ses quatre axes fondamentaux : la mondialisation, l’hyper-individualisme, le financisme (ou la financiarisation, ultime métamorphose du capitalisme) et l’ensemble de ce que l’on a appelé les « nouvelles technologies », de plus en plus articulées avec plateformes numériques et les développements de l’I.A. Or ces quatre axes – ce point est décisif – convergent d’une manière inédite, sans frictions majeures entre eux. Bien au contraire, ils se renforcent mutuellement, dans une spirale d’illimitation que, à vrai dire, personne ne contrôle, nourrissant l’idée que rien n’a de limites : ni la consommation, ni l’énergie, ni la dette, ni la croissance, ni les droits individuels, pas même la vie, comme le soutient un certain posthumanisme. Ni l’Europe, permettez-moi d’ajouter, avec son inexistence de frontières… Et pourtant, il est certain que tous ces domaines ont, chacun à sa manière, des limites infranchissables.

C’est précisément ce paradigme qui, à mon sens, nourrit le wokisme dans ses ambitions idéologiques globales comme dans ses variantes plus spécifiques, facilité par le moteur qu’est l’axe de l’individualisme, qui a connu une accélération brutale depuis le milieu du XXe siècle, culminant dans l’affirmation d’une subjectivité souveraine, opérant par une forme inédite de performativité, en réalité hallucinatoire, fondée sur la proclamation, qui vite deviendra un slogan : « je suis ce que je dis que je suis ! ».

C’est dans ce cadre que le wokisme apparaît comme une idéologie – c’est-à-dire un discours dogmatique prétendant tout expliquer, imperméable à toute objection ou critique – fondamentalement réactive (toujours « contre », jamais « pour » quoi que ce soit), adoptant des formes de pensée et d’action essentiellement fanatiques : conflit, confrontation, hostilité, dénonciation, victimisation, agressivité, visant à remplacer dans les sociétés démocratiques contemporaines toutes les formes de dialogue, d’argumentation et de convivialité qui ont globalement caractérisé l’Occident.


PHT — Vous considérez que le féminisme identitaire ou l’idéologie du genre constitue la matrice du wokisme, en ce sens très précis, dites-vous, « qu’elle transforme la subjectivité humaine en une entité dotée de pouvoirs illimités ». Est-ce là, selon vous, l’axe central de cette idéologie ?


MMC — Oui, mais il est ici important de poser d’abord une distinction préalable entre « l’idéologie » du genre et la doctrine, ou théorie, du genre. C’est la dissolution de cette distinction qui a rendu possible la transformation que vous évoquez : celle de la « subjectivité humaine en une entité dotée de pouvoirs illimités ». Cette dissolution est simultanée à l’adoption d’une notion qui se trouve au cœur du wokisme : la notion de performativité. Adoption qui fut, à vrai dire, une profonde distorsion de cette notion, telle qu’elle avait été proposée par le philosophe John Austin dans son livre How to do Things with Words, où il a introduit la distinction entre deux types d’énoncés : les performatifs et les constatifs. Si l’on analyse attentivement un certain type d’énoncés – par exemple : « je jure de te rester fidèle », « la séance est ouverte », « je baptise cet avion Pessoa », « je te nomme ministre de l’Éducation » –, on comprend aisément qu’il s’agit de phrases qu’il n’est pas possible de dire vraies ou fausses. Un critère positiviste rigoureux recommanderait, dans ce cas, de les déclarer « dénuées de sens », malgré l’absurdité évidente d’une telle affirmation. Or, dit Austin, ce qui se passe, c’est qu’avec ces énoncés, on ne décrit pas un acte, on exécute, on accomplit une action.

Or le concept de performatif va prendre un tout autre sens dans le cadre de néo-féminisme, notamment avec Judith Butler, il va devenir le concept-symptôme du système butlérien, on procède, comme l’a dit très bien Éric Marty dans son livre Le Sexe des Modernes, à une extension illimitée du concept de performatif, qui va, entre autres choses, permettre de nier le caractère biologique de la différence sexuelle, ainsi que valider l’hypothèse d’une fabrication sociale des genres. On est donc face à un véritable saut épistémologique : la performativité, d’un phénomène particulier de l’usage du langage courant, qui se manifeste dans les actions que le langage accomplit lui-même, comme une promesse, une nomination, etc., se transforme dans un opérateur magique d’un usage du langage capable de tout transformer en… réalité.


PHT — La question des limites est un point décisif de nos temps contemporains : elles semblent s’effacer de tous les côtés, suscitant une forme d’angoisse. Mais, à certains égards, c’est tout le projet de l’humanisme moderne qui consiste à repousser les limites, au nom d’un homme « infini ». Celui dont Pic de la Mirandole disait (De la dignité de l’homme, 1486) qu’il avait été doté par Dieu du pouvoir de se « modeler et de se façonner lui-même » sans aucune restriction. Le wokisme ou le transhumanisme ne sont-ils pas au fond les rejetons de cette pensée ? Et comment concevoir le critère qui sépare la perfectibilité bénéfique et l’hybris destructrice ?


MMC — Je ne pense pas qu’il soit possible d’établir un critère permettant de tracer cette distinction de manière stable, disons intemporelle, car il s’agit de dimensions de la vie humaine qui dépendent fondamentalement du contexte historique, social et culturel que l’on considère. De nos jours, les limites semblent, comme vous le dites, « s’effacer de tous côtés », et c’est effectivement ce qui se produit. Cela suscite un sentiment d’angoisse – ou plutôt d’« étourdissement » – très largement répandu. L’absence de limites, quel que soit le domaine considéré, a engendré un sentiment d’irréversibilité généralisée. C’est une idée que j’ai développée dans un autre livre, Sem Retorno, publié en 2022, et sur laquelle j’entends revenir.


PHT — À la fin de votre ouvrage, vous dressez la table des « 10 commandements woke » : qui sont des interdits, voire des fatwas : contre l’universalisme, les Lumières, la rationalité, la science, la culture et l’histoire, l’égalité, la liberté d’expression, le droit et l’impartialité, la présomption d’innocence, la démocratie libérale. Est-ce cela qui vous conduit à identifier le wokisme comme un fanatisme plutôt que comme un totalitarisme ? Et comment comprendre cette passion de l’inquisition dans un Occident (assez) pacifié et sécularisé ?


MMC — On dirait une passion masochiste… mais ses racines sont bien profondes. J’ai longtemps hésité sur ce point, j’ai finalement opté pour considérer le wokisme non pas comme un totalitarisme, mais comme une modalité de fanatisme. Vous savez, je reste très fidèle au sens spécifique que Hannah Arendt a donné au concept de « totalitarisme », ainsi qu’au lien qu’elle a établi entre celui-ci, le pouvoir d’État et l’usage de la terreur. Or ce n’est nullement le cas du wokisme.

J’ai donc opté pour la lignée qui, malgré ses nombreuses nuances, va de Voltaire à Nietzsche, et qui conduit à considérer le wokisme comme un fanatisme, sur la base de quatre points : le premier se trouve dans sa prétention à disposer, en toutes circonstances, d’une explication globale et dogmatique, applicable à tous les domaines — qu’ils soient sociaux, sexuels, éducatifs, etc. Le deuxième découle de son stratagème de transformer toute critique qui lui est adressée en motif d’accusation contre son auteur. Le troisième consiste dans sa nature minoritaire, que ce soit à l’échelle nationale ou mondiale. Et le quatrième se trouve dans la création, disons, d’un « monde parallèle », qu’il tente d’imposer par la force, non seulement par la force du pouvoir institutionnel – qu’il ne néglige pas –, mais surtout par celle du nouveau premier pouvoir, celui que l’on peut aujourd’hui qualifier de médiatique-réticulaire (c’est-à-dire, la convergence des médias traditionnels avec les réseaux sociaux et les différentes plateformes numériques), pouvoir qui échappe à toute régulation institutionnelle ou contrôle démocratique. Et si, comme je le pense, tel est bien le cas, c’est en tant qu’une forme de fanatisme que le wokisme doit être considéré.


PHT — Comment envisager l’avenir, voire la fin du wokisme ? Certains repèrent son affaissement ; d’autres sa reconfiguration. Quel est votre pronostic à ce propos ?


MMC — Je crois que tout conduit plus à sa reconfiguration qu’à son affaissement. Je le dis en tenant présent les immenses transformations civilisationnelles et géopolitiques, sociales et culturelles, qui bouleversent en profondeur tous les paramètres du monde actuel, et qui me semblent configurer un cadre propice à sa reconfiguration : qu’il s’agisse de la fragmentation sociale progressive, du discrédit de la politique, de l’effritement des grandes idéologies, de l’hyper-individualisme, de la perte de tout sentiment d’appartenance collective, de l’irruption de l’homo fragilis, de la judiciarisation généralisée des sociétés, de l’hallucination égalitaire ou encore du conformisme des citoyens. Mais peut-être que je me trompe.

Principaux ouvrages de Manuel Maria Carrilho :

Pensar o Mundo, 2 volumes, Gracio, 2012 — Recueil des œuvres publiées.

En français:
Rhétoriques de la modernité, PUF, 1992
Rationalités. Les Avatars de la Raison dans la philosophie contemporaine, Hatier, 1997
La Rhétorique (éd.), CNRS Éditions, 2012

Blog de l’auteur : https://pensaromundo.manuelmariacarrilho.pt/

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