« Sur l’islam », une vision corsetée de la tradition musulmane

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« Sur l’islam », une vision corsetée de la tradition musulmane

Read More  Livre. Spécialiste de la philosophie arabe médiévale, Rémi Brague livre, dans Sur l’islam, une série de réflexions sur la tradition musulmane, dont il distingue quatre sens : un rapport à la divinité, une religion, une civilisation, et l’ensemble des croyants marqués par l’héritage d’une civilisation – quatre sens qui se chevauchent et se confondent parfois. L’auteur montre la richesse de la tradition philosophique et scientifique en langue arabe, ainsi que l’importance de cette tradition dans l’Europe latine à partir du XIIe siècle. Mais, à ses yeux, parler de « dette » de l’Occident envers le monde arabe n’a pas de sens : les penseurs arabes ont simplement accaparé, selon lui, les traditions intellectuelles grecques, perses et autres pour les transformer. Le professeur émérite à Paris-I entend par ailleurs déconstruire les « discours édulcorés » de ceux qui présentent l’histoire des rapports entre souverains musulmans et sujets juifs et chrétiens de manière selon lui idéalisée, ou qui affirment que la violence et le djihad seraient étrangers au « vrai » islam, par essence pacifique : pour appuyer son propos, il cite de nombreux textes, allant des hadiths (recueils d’actes ou de paroles du Prophète et de ses compagnons) aux juristes et théologiens du Moyen Age, qui légitiment la violence contre les ennemis de l’islam. Si la grande érudition de l’auteur et sa connaissance des textes apportent richesse et complexité à ces propos, elles contribuent dans le même temps à les rendre obscurs pour les non-initiés. Ainsi, évoquant les idéologies de conquête, il saute d’Al-Ghazali au XIe siècle à Sayyid Qutb au XXe siècle, sans expliquer que ce dernier était un théoricien des Frères musulmans. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « L’islam de Sayyid Qutb, un combat total contre un adversaire à la fois juif, chrétien, athée » Ailleurs, il passe du voyageur ottoman Evliya Celebi au XVIIe siècle à Riad Sattouf au XXIe siècle. Ces sauts dans le temps supposent, de la part du lecteur, une connaissance fine de contextes historiques bien différents, contextes que l’auteur ne maîtrise pas toujours. Il parle par exemple d’« Alphonse le Sage dans la Tolède fraîchement reconquise », qu’il situe au XIIe siècle – en fait, Tolède fut conquise en 1085 par Alphonse VI de Castille, alors qu’Alphonse X « le Sage » (1221-1284) régna surtout depuis Séville. Manque de contextualisation historique Certaines erreurs sont plus gênantes. L’auteur « propose une loi très simple : chaque religion tolère – plus ou moins – celle ou celles qui l’ont précédée ». Loi très simple, en effet, mais assez éloignée de la réalité historique. Il affirme en particulier que « dans la chrétienté médiévale, il y avait une place pour les juifs ». C’est faire fi de la longue histoire de la persécution des juifs en Europe, qui furent, du Moyen Age au XXe siècle, régulièrement victimes d’accusations farfelues, d’agressions et de massacres ; de nombreux rois européens expulsèrent les juifs de leur territoire (dont le roi de France Philippe IV le Bel, en 1306). De l’époque médiévale jusqu’au milieu du XXe siècle, les juifs étaient mieux acceptés dans des Etats musulmans que dans l’Europe chrétienne. Il vous reste 42.63% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés. 

Livre. Spécialiste de la philosophie arabe médiévale, Rémi Brague livre, dans Sur l’islam, une série de réflexions sur la tradition musulmane, dont il distingue quatre sens : un rapport à la divinité, une religion, une civilisation, et l’ensemble des croyants marqués par l’héritage d’une civilisation – quatre sens qui se chevauchent et se confondent parfois. L’auteur montre la richesse de la tradition philosophique et scientifique en langue arabe, ainsi que l’importance de cette tradition dans l’Europe latine à partir du XIIe siècle. Mais, à ses yeux, parler de « dette » de l’Occident envers le monde arabe n’a pas de sens : les penseurs arabes ont simplement accaparé, selon lui, les traditions intellectuelles grecques, perses et autres pour les transformer.

Le professeur émérite à Paris-I entend par ailleurs déconstruire les « discours édulcorés » de ceux qui présentent l’histoire des rapports entre souverains musulmans et sujets juifs et chrétiens de manière selon lui idéalisée, ou qui affirment que la violence et le djihad seraient étrangers au « vrai » islam, par essence pacifique : pour appuyer son propos, il cite de nombreux textes, allant des hadiths (recueils d’actes ou de paroles du Prophète et de ses compagnons) aux juristes et théologiens du Moyen Age, qui légitiment la violence contre les ennemis de l’islam.

Si la grande érudition de l’auteur et sa connaissance des textes apportent richesse et complexité à ces propos, elles contribuent dans le même temps à les rendre obscurs pour les non-initiés. Ainsi, évoquant les idéologies de conquête, il saute d’Al-Ghazali au XIe siècle à Sayyid Qutb au XXe siècle, sans expliquer que ce dernier était un théoricien des Frères musulmans.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « L’islam de Sayyid Qutb, un combat total contre un adversaire à la fois juif, chrétien, athée »

Ailleurs, il passe du voyageur ottoman Evliya Celebi au XVIIe siècle à Riad Sattouf au XXIe siècle. Ces sauts dans le temps supposent, de la part du lecteur, une connaissance fine de contextes historiques bien différents, contextes que l’auteur ne maîtrise pas toujours. Il parle par exemple d’« Alphonse le Sage dans la Tolède fraîchement reconquise », qu’il situe au XIIe siècle – en fait, Tolède fut conquise en 1085 par Alphonse VI de Castille, alors qu’Alphonse X « le Sage » (1221-1284) régna surtout depuis Séville.

Manque de contextualisation historique

Certaines erreurs sont plus gênantes. L’auteur « propose une loi très simple : chaque religion tolère – plus ou moins – celle ou celles qui l’ont précédée ». Loi très simple, en effet, mais assez éloignée de la réalité historique. Il affirme en particulier que « dans la chrétienté médiévale, il y avait une place pour les juifs ». C’est faire fi de la longue histoire de la persécution des juifs en Europe, qui furent, du Moyen Age au XXe siècle, régulièrement victimes d’accusations farfelues, d’agressions et de massacres ; de nombreux rois européens expulsèrent les juifs de leur territoire (dont le roi de France Philippe IV le Bel, en 1306). De l’époque médiévale jusqu’au milieu du XXe siècle, les juifs étaient mieux acceptés dans des Etats musulmans que dans l’Europe chrétienne.

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