Retour sur le colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines »

Retour sur le colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines »

L'annulation d'un colloque est-elle souhaitable? Deux positions argumentées par deux membres de l'Observatoire.

Table des matières

Retour sur le colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines »


Le LAIC s’est bien sûr engagé dans une réflexion sur ce colloque qui devait se tenir au Collège de France et qui a finalement été délocalisé dans des locaux privés, le siège du Carep (Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris).
Nous étions bien sûr tous d’accord pour dénoncer la tenue de ce colloque dans un lieu académique majeur, mais nous n’étions pas d’accord sur l’attitude à tenir, certains pensant qu’il fallait soutenir la décision d’annulation de l’administrateur du Collège de France, le Pr Thomas Römer, à la demande du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’autres au contraire ne s’associant pas à cette annulation afin de respecter la liberté académique.

Nous publions ci-dessous, maintenant que le silence est revenu, deux courts articles reflétant ces deux points de vue, le premier signé de Patrick Henriet[1], paru dans l’hebdomadaire Le Point, le second de Jacques Robert, non publié. Nous vous invitons à lire également un article de Denis Charbit[2] qui analyse, dans Commentaire, le travail et les engagements d’Henri Laurens, professeur au Collège de France et organisateur du colloque, un article d’Omar Youssef Souleimane[3] paru dans l’hebdomadaire Marianne, ainsi qu’un article[4] paru dans la revue Le Droit de vivre.


Colloque sur la Palestine au Collège de France :
« Ne pas annuler, mais critiquer » par Patrick Henriet


Le 9 novembre, l’administrateur du Collège de France, Thomas Römer, a fait savoir que le colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », prévu dans les locaux de l’illustre établissement et organisé par Henry Laurens en collaboration avec son ancien doctorant François Ceccaldi et deux membres du Centre Arabe de recherches et d’Études Politiques de Paris (Carep) dont son directeur, était annulé. Philippe Baptiste, ministre de l’enseignement supérieur, s’est réjoui de cette décision.

Cette manifestation était vivement critiquée depuis plusieurs jours par divers media catalogués comme de droite ou d’extrême droite. Empressons-nous de dire que sur un plan factuel, les arguments mis en avant sont, pour l’essentiel, justes. Le Carep, antenne française de l’ Arab Center for Research and Policy Studies, un centre de recherches qatari basé à Doha, est évidemment anti-israélien par principe. Son conseil d’administration était présidé il y a encore quelques années par François Burgat, qui est toujours membre de son conseil scientifique. Proche de Tariq Ramadan, le même François Burgat avait déclaré à l’issue du procès Samuel Paty « nous sommes tous des terroristes » puis, après les massacres du 7 octobre, « J’ai infiniment, je dis bien infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l’État d’Israël ». Le Carep n’a jamais caché sa sympathie pour ce sympathisant du Hamas et il a publié en avril 2025 un message de soutien en sa faveur, signalant qu’il avait « contribué, avec rigueur et indépendance, à l’analyse critique des dynamiques politiques du monde arabe ». Leila Seurat, l’une des coorganisatrices du colloque, a écrit une thèse sur la « politique extérieure » du Hamas (« politique extérieure » : n’est-ce pas une expression que l’on réserve normalement à un type d’action étatique ?). Dans une interview pour l’association France Palestine Solidarité (qui réclame entre autres l’annulation des concerts d’Enrico Macias) intitulée « Le Hamas au-delà des discours » (tout un programme…), elle parle de « lutte armée » sans jamais utiliser le mot « terrorisme ». L’un des modérateurs, Muzna Shihabi (Carep), a quant à lui déclaré sur X que « Israël est un état nazi, pire même ». Ce petit florilège suffit à montrer que l’orientation du colloque était foncièrement anti-israélienne, foncièrement pro-palestinienne, directement influencée par le Qatar qui finance le Hamas, et sans doute pour certains des participants au moins, antisémite et pro islamiste. Par exemple pour ceux d’entre eux qui auraient remarqué sans s’en offusquer que le colloque devait avoir lieu un 13 novembre, anniversaire des attentats perpétrés en 2015 par un certain nombre de « résistants armés ». Bien évidemment, aucun historien tenant un autre discours n’avait été invité (Georges Bensoussan n’était sans doute pas disponible aux dates proposées).

Fallait-il pour autant annuler ce colloque, ou plutôt, fallait-il l’interdire au dernier moment et mettre en avant des problèmes de sécurité (« garantir la sécurité du personnel du Collège de France, ainsi que de ses auditeurs, et éviter tout risque quant à l’ordre public », écrit Thomas Römer), ou la nécessité d’un débat pluriel (« la décision responsable d’une institution qui doit (…) être le lieu du débat dans toute sa pluralité », écrit le ministre). Le premier motif sent le réchauffé : la sécurité et le risque de trouble à l’ordre public sont invoqués chaque fois qu’un événement est interdit. Si des manifestants pro-palestiniens venaient interrompre toute rencontre consacrée au judaïsme ou à Israël, faudrait-il alors annuler toutes les manifestations consacrées au judaïsme ou à Israël ? La notion de « débat pluriel » est plus pernicieuse car on ne voit pas très bien comment elle peut être combinée à celle de liberté académique. Henry Laurens est professeur au Collège de France, il avait choisi d’organiser un colloque sans aucun doute très critiquable d’un point de vue moral, mais qui ne tombait pas sous le coup de la loi. Celui-ci n’était pas « pluriel » ? Mais de très nombreuses manifestations sont organisées dans un entre-soi qui ne pose généralement aucun problème à personne, tout simplement parce qu’elles abordent des sujets moins sensibles. Et qui décidera, d’un point de vue juridique, qu’une manifestation est plurielle ou pas ? Faudra-t-il créer une sorte d’Arcom universitaire qui dénombrera, dans un colloque consacré à l’Église antique ou médiévale, les catholiques, les protestants et les athées ? Dans un colloque consacré à l’esclavage, les noirs, les blancs et les autres ? Dans un colloque consacré à tel ou tel moment de la vie politique, les intervenants de droite, de gauche, du centre etc. ?

Les scientifiques ont la responsabilité d’organiser des colloques qui doivent être scientifiques et non partisans, en tout cas s’ils utilisent des deniers publics. S’ils ne le font pas, ils méritent d’être critiqués sans aucune tendresse. C’est bien ce qui aurait dû arriver dans ce cas. Le wokisme a érigé la cancel culture en principe d’action, au nom d’une rectitude morale dont il prétend détenir l’exclusivité. Aussi, en interdisant la tenue d’un colloque au motif jamais clairement énoncé qu’il dégageait des relents anti-israéliens pour le moins suspects, l’administrateur du Collège de France et le ministre de l’enseignement supérieur ont rendu un bien mauvais service à ceux qui défendent l’idée d’une stricte séparation entre activité scientifique et militantisme. Ils ont agi comme agissent les activistes qu’ils prétendent dénoncer, ils se sont fait les chantres d’une cancel culture inversée.

Le Collège de France s’honorerait en reprogrammant ce colloque et en suggérant aux organisateurs d’y inviter plusieurs de leurs opposants, qui viendraient apporter la contradiction. Et si lesdits organisateurs refusaient cette proposition, il s’honorerait en soutenant financièrement un colloque alternatif qui ferait entendre des voix opposées à celles de ceux qui prétendent qu’Israël « est un état nazi, pire même ». Naturellement, Henry Laurens et tel ou tel de ses amis devraient aussi être invités à cette rencontre.

Colloque sur la Palestine au Collège de France « Annulation d’un colloque scientifique ou d’un meeting politique ? » par Jacques Robert


Nous nous dresserons toujours contre la culture de l’annulation, cette plaie saignante sur la face de la liberté d’expression. Interdire une réunion n’est jamais une solution. « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », fait dire à Voltaire l’Anglaise Evelyn Beatrice Hall[5]. C’est notre devise et elle le restera. La liberté d’expression est un des piliers de notre Constitution, avec la liberté de s’associer, de se réunir, de manifester. « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme », dit l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Sauf troubles manifestes à l’ordre public que ne sauraient contenir la police, sauf appels à la haine et au meurtre, sauf apologie du crime et du terrorisme (faire régner la terreur est un crime), toute opinion doit pouvoir s’exprimer, toute réunion, toute manifestation doit pouvoir se tenir et ne pas subir d’interdiction préalable, quitte à faire ultérieurement l’objet de poursuites des organisateurs si la loi n’a pas été respectée.

Les forces de l’ordre ont, parmi leurs multiples tâches, celle de protéger efficacement ceux qui seraient menacés par des adversaires pendant ces réunions. Elles doivent protéger les auditeurs d’un concert envahi par des manifestants dangereux. Elles doivent entraver en amont ceux qui voudraient interdire telle réunion ou telle manifestation pour tout motif autre que celui du maintien de l’ordre. Tout doit pouvoir être dit, dans les limites fixées par la loi. Dans un pays démocratique, ces rassemblements peuvent avoir lieu dans des espaces publics ou privés, voire sur la place publique : nous le voyons bien lorsque de grands forums se tiennent Place de la République, où se succèdent des orateurs qui haranguent une foule déjà convaincue qui les acclame. En dehors de la présence éventuelle de casseurs et de pillards, ces manifestations sont parfaitement normales en démocratie. Elles peuvent également se tenir dans des lieux plus réservés, salles diverses, publiques ou privées, que les organisateurs louent pour accueillir et écouter des leaders d’opinion.

Le cadre universitaire offre un cas particulier, celui de la liberté académique : pouvoir choisir son sujet de recherche, ses collaborations, pouvoir publier ses résultats, pouvoir débattre, débattre, et encore débattre avec ceux qui voient les choses différemment, sont des droits fondamentaux que l’université offre à tous ceux qui ont été investis d’une mission de recherche et d’enseignement supérieur. Un colloque scientifique doit pouvoir se tenir dans les locaux des universités sans que le pouvoir politique s’en mêle, sans que le sujet soit soumis à une autorisation préalable en dehors de celle apportée par les dirigeants que les établissements universitaires, présidents, directeurs, administrateurs, sans que des militants empêchent en amont la tenue du colloque, sans que des manifestants viennent perturber sa réalisation.

Le mot important dans la phrase qui précède est celui de « colloque scientifique ». Cette réunion prévue au Collège de France les 13 et 14 novembre pouvait-elle porter le nom de colloque scientifique ? Un colloque, c’est étymologiquement le lieu où l’on « parle avec », où l’on débat, où chaque analyse d’une question doit pouvoir être présentée ou discutée. Si j’organise un colloque sur l’oncogenèse, on y parlera bien sûr de la théorie des mutations somatiques, qui fait autorité, que je soutiens, et qui est presque consensuelle. Mais je manquerais à l’honnêteté intellectuelle, à la rigueur académique, à la déontologie scientifique si je n’invitais pas des collègues qui ne sont pas d’accord avec cette théorie, des chercheurs tout à fait honorables qui, à mon avis, sont dans l’erreur en ayant proposé une théorie alternative que j’estime fausse[6]. Si ce colloque n’était organisé que pour rassembler des savants convaincus qui présenteraient une seule facette d’un problème complexe, il manquerait son objectif, et le président de l’université ou de la structure académique où il serait organisé m’en ferait à juste titre le reproche et me conseillerait fortement d’équilibrer le panel des intervenants avant de l’autoriser. Mais si j’organisais un colloque sur la théorie de l’évolution, je ne me sentirais pas contraint d’inviter des créationnistes qui, eux aussi, se sont mis en marge de la science.

Un colloque scientifique ne peut pas être le lieu où se succèdent des orateurs qui clament une seule vérité : la leur. Il existe un nom pour ce type de réunion : meeting. Sous le nom usurpé de « colloque scientifique », des militants convaincus de la justesse de leur engagement ont souhaité organiser au Collège de France un tel meeting. Il s’agissait bien d’un meeting politique, et non d’un colloque scientifique, sous au moins trois aspects : (i) tous les orateurs pressentis véhiculaient la même opinion et aucun contrepoids n’était exercé par des chercheurs d’autres horizons ; (ii) un des organismes à l’origine de cette réunion était financé par un pays étranger que l’on peut qualifier d’« illibéral », le Qatar ; (iii) trois personnalités politiques engagées dans un militantisme revendiqué devaient conclure cette réunion. Reprenons ces trois points ci-dessous :

  1. Tous les orateurs pressentis, tous les « panels » véhiculaient la même opinion : l’antisionisme, pour ne pas dire l’antisémitisme. En voici les titres : « Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale » ; « De l’instrumentalisation de la Shoah[7] dans le déni de l’affliction palestinienne » ; « Réseaux d’influence[8] et intérêts économiques » ; « De la rhétorique à la complicité : l’Europe et la crise du droit international à Gaza ». Aucun interlocuteur n’avait été invité pour apporter un regard différent sur la Palestine, Israël, et leur conflit, qui dure depuis 60 ans. On remarque par exemple l’absence de Gilles Kepel, de Georges Bensoussan, de Denis Charbit, de Pierre Vermeren, et de nombreux autres spécialistes de l’islam et du monde arabe.
  2. Un des organisateurs et sponsors, le Carep (Centre arabe de recherche et d’études politiques de Paris) n’est pas une institution académique indépendante : il constitue la branche française d’un réseau qatarien dirigé par Azmi Bishara, militant panarabiste proche du pouvoir de Doha, qui a quitté Israël en 2007 sous le coup d’accusations d’espionnage pour le Hezbollah pendant la guerre du Liban. Son directeur, Salam Kawakibi, est un proche de Bishara. Plusieurs textes du CAREP proviennent directement de l’Unité d’analyse politique de Doha : « La guerre génocidaire qu’Israël mène contre les Palestiniens de Gaza s’accompagne d’une réoccupation progressive de la bande de terre » ; « Le Hamas face à l’expansionnisme colonial d’Israël », ont été ainsi mai 2025.
  3. Les personnalités politiques invitées étaient Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, qui ne fait pas mystère de son engagement propalestinien, pas plus qu’un autre invité, Josep Borrell, ancien vice-président de la Commission européenne. Quant à Francesca Albanese, rapporteur spécial de l’ONU, elle a été clairement accusée d’antisémitisme par les autorités françaises : le ministère des affaires étrangères a officiellement dénoncé, en mars 2024, ses propos sur « le lobby juif » et « la culpabilité occidentale », les jugeant incompatibles avec les valeurs des Nations Unies.


L’annulation de ce meeting a pu être perçue comme une atteinte à la liberté académique. Il n’en est rien : le Collège de France n’a pas vocation à abriter – à cautionner – un rassemblement monolithique qui se présente comme un colloque scientifique mais qui n’en est pas un. Aucun site universitaire n’a le droit d’abriter des lieux de prière ou des lieux où le terrorisme est acclamé ; pas davantage des lieux où les termes sont pervertis et où la simple propagande vient remplacer le débat scientifique. L’administrateur du Collège de France, le professeur Thomas Römer, a eu raison d’annuler la tenue de ce meeting dans des locaux interdits au militantisme mais conçus pour la science. Il est regrettable qu’il ne l’ait pas fait plus tôt, quand il a eu connaissance du programme que lui a proposé le professeur Henry Laurens, titulaire d’une chaire de l’établissement qu’il dirige. Il est regrettable également qu’il l’ait fait en invoquant le risque de troubles à l’ordre public : nous ne pensons pas que des manifestations hostiles auraient pu avoir lieu devant l’esplanade où se dresse le bâtiment ; nous ne pensons pas qu’un seul individu se serait fait passer pour un auditeur tout en apportant des bombes fumigènes dans sa sacoche.

L’annulation de ce meeting a pu être perçue par d’autres personnes comme une atteinte à la liberté d’expression. Il n’en est rien non plus : il existe à Paris suffisamment d’espaces, publics et privés, susceptibles de l’accueillir dans d’excellentes conditions. Dans ces conditions, ce n’est pas le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche qui aurait pu donner un avis ou un conseil relatif à la tenue de ce meeting, c’est le ministre de l’intérieur, au cas où ses services l’auraient alerté d’un éventuel risque de troubles à l’ordre public. Entre le 9 novembre, date à laquelle la décision de l’administrateur du Collège de France a été prise, et le 13 novembre, date hélas lourde de symboles – que les organisateurs du meeting n’ont peut-être pas choisie au hasard –, un espace adapté aurait pu être trouvé et loué pour abriter ce meeting. À défaut, un décalage de quelques semaines l’aurait permis. Mais n’ont-ils pas voulu jouer la provocation jusqu’au bout pour faire croire que, du moment que ce « colloque » se tenait au Collège de France, il recevait l’onction du monde scientifique ?

Pour conclure, nous ne saurions assimiler l’annulation de ce meeting aux annulations réitérées de conférences et de colloques qui sont, elles, des atteintes manifestes à la liberté académique car ils sont véritablement scientifiques et acceptent le débat contradictoire que leur refusent des militants engagés dans une mouvance politique. Ce meeting a finalement pu se tenir dans les locaux propres du Carep, conformément au droit constitutionnel de réunion, et aucune intrusion de militants proisraéliens ne s’est produite pour mettre en danger les auditeurs ou les orateurs.

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