Pour une réforme de la pensée pédagogique –Réflexions autour de la dispersion des savoirs

Pour une réforme de la pensée pédagogique –Réflexions autour de la dispersion des savoirs

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux
"Pour une réforme de la pensée pédagogique" de Stéphane Louryan est une critique lucide de la spécialisation précoce et de la dispersion des savoirs dans l’enseignement supérieur. Une recension de Jacques Robert.

Table des matières

Pour une réforme de la pensée pédagogique –Réflexions autour de la dispersion des savoirs

Note de lecture sur le livre de Stéphane Louryan[1]

Ce livre de Stéphane Louryan constitue en quelque sorte une suite à son ouvrage précédent, Autopsie de l’université, que nous avions commenté ici-même sous le titre pessimiste « La mort annoncée de l’université belge ». Il nous apporte ici ses réflexions et ses propositions sur la pédagogie dans l’enseignement supérieur – réflexions et propositions qui s’appliquent aussi pour partie à l’enseignement secondaire, sur lequel l’auteur a également travaillé.

Stéphane Louryan a enseigné les sciences morphologiques à la faculté de médecine de l’université libre de Bruxelles et nous fait profiter de ses 40 années de formation des futurs médecins. Si sa description des carences pédagogiques auxquelles il a été confronté pendant sa longue carrière est pessimiste, le fait qu’il identifie avec acuité l’origine de ces carences et qu’il indique des pistes pour aider collègues et étudiants à les vaincre nous donne des raisons d’espérer.

En une vingtaine de chapitres courts et incisifs, l’auteur dresse un constat sans concessions mais sans acrimonie d’une situation qui s’est beaucoup dégradée avec l’afflux massif d’étudiants dans un système universitaire grand ouvert, sans que suive le recrutement d’un nombre adapté d’enseignants réellement formés à la pédagogie, dont ils apprennent la pratique sur le tas, sans jamais entreprendre de réflexion sur ce qu’il convient d’enseigner et sur la façon de le faire. « L’épistémologie des savoirs doit avoir une place majeure dans la formation des maîtres », nous dit l’auteur avec raison.

Les causes immédiates de ces carences pédagogiques sont multiples : manque de temps et d’intérêt de la part des enseignants, qui savent qu’ils seront jugés sur leurs publications scientifiques et non sur la qualité de leurs enseignements ; manque de motivation de la part des étudiants qui préfèrent entasser et régurgiter des corpus de connaissances sans lien entre elles que se lancer dans un processus d’apprentissage approfondi qui est pourtant essentiel à la connaissance ; manque de vision à long terme de la part des tutelles dont le « taux de réussite » aux examens est un objectif en soi, indépendant de la qualité réelle des étudiants.

Les conséquences de ces carences sont sérieuses et se révèleront lorsque ces étudiants mal formés entreront dans la vie active ; toutefois, dans la plupart des carrières, ils pourront apprendre par la pratique elle-même, mesurer très vite leurs insuffisances et y remédier. Mais dans la carrière médicale, les conséquences peuvent être dramatiques, car ce sont les patients venus leur confier leur santé, et souvent leur vie, qui en subiront les dommages.

En remontant la chaîne des causalités qui ont abouti à cet état de choses, Stéphane Louryan incrimine à juste titre l’absence de culture générale des étudiants, en particulier de culture littéraire. Les humanités ne sont plus au programme des formations secondaires, la gestion critique des sources ne l’a jamais été, et le relativisme a envahi les mentalités au point que les étudiants en arrivent « à considérer la vérité scientifique […] comme une opinion comme les autres ».

Une analyse pointue de certains domaines scientifiques interconnectés vient étayer les réflexions de l’auteur sur la pensée complexe et enrichir l’ouvrage : la « nouvelle histoire », autrement dit l’histoire des sensibilités qu’a initiée Lucien Febvre et qu’a développée Fernand Braudel ; la mathématique [2] dite « moderne » qui a permis d’ouvrir l’esprit des lycéens du XXe siècle à la logique ; la thermodynamique et la théorie de l’information ; la mécanique quantique, si déroutante, qui montre le discontinu quand le bon sens ne voit que le continu ; la linguistique et la sémantique générale ; toutes sciences dont l’évolution parallèle a remodelé considérablement notre approche de la complexité du réel. L’auteur montre combien l’ouverture des étudiants à d’autres disciplines que celle dans laquelle ils se sont engagés fortifierait leur appréhension du monde et enrichirait en retour leur rapport au savoir.

Définissant les termes de pluridisciplinarité, d’interdisciplinarité et de transdisciplinarité, Stéphane Louryan montre la nécessité de former les étudiants à la complexité en créant un véritable enseignement propédeutique préalable à leur insertion définitive dans un domaine précis ; il compare la situation en France comme en Belgique où la spécialisation intervient trop tôt, à celle des universités médiévales où l’enseignement des « arts libéraux » était le préalable aux formations ultérieures en philosophie, en théologie, en droit et en médecine. On peut regretter en effet que « la dimension universelle et humaniste de l’enseignement supérieur s’efface devant la formation professionnelle », comme le formule l’auteur.

Je dois à la vérité de dire que la lecture de cet ouvrage, petit par la taille mais aussi riche en idées qu’un ouvrage de 400 pages, m’a fortement impressionné, m’a donné envie d’aller plus loin et de lire une bonne partie de la littérature citée : je ne peux que souhaiter que ses lecteurs l’apprécient autant que moi.

Stéphane Louryan me permettra j’espère une taquinerie : il attribue (p. 31) l’étymologie du terme « religion » au sens de « religere », relier. Or, d’après le grand linguiste que fut Émile Benveniste, suivant une indication de Cicéron, le terme religion ne vient pas du latin rĕligāre, attacher, relier (sous-entendu les hommes à Dieu) mais rĕlĕgĕre, repasser par la lecture, par la pensée, par la parole, et par extension répéter un rite, scrupuleusement.

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