La liste de la honte

La liste de la honte

Collectif

Tribune des observateurs
La « liste de génocidaires » publiée par l’historien Julien Théry stigmatise principalement des personnalités juives simplement parce qu’elles défendent le droit d’Israël à exister. Une tribune de Xavier-Laurent Salvador et Patrick Henriet qui appelle à combattre l'antisémitisme sous toutes ses formes.

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La liste de la honte

Julien Théry, médiéviste, professeur à l’université de Lyon II, connu pour son rôle dans Le Média, chaîne de télévision YouTube très proche de la France Insoumise, vient de poster sur Facebook une liste de « 20 génocidaires à boycotter en toute circonstance ». On y trouve les noms de dangereux extrémistes tels que Charlotte Gainsbourg, Pascal Bruckner, Mona « Jefarian » (lire « Jafarian »), Haïm Korsia, Arthur, Alain Minc, Joann Sfar ou encore Philippe Torreton. Voilà donc vingt personnalités courageuses, dont beaucoup ont critiqué la politique du gouvernement de Benjamin Netanyahu, qui se trouvent désignées à la vindicte de tous ceux qui défendent la thèse d’un génocide méthodiquement planifié par l’Etat d’Israël. Quel que soit le jugement que l’on porte sur le conflit israélo-palestinien, cette publication est une impardonnable faute morale car elle met une cible dans le dos de vingt personnes qui, de leur côté, n’ont jamais appelé à aucune violence. Quel est donc leur dénominateur commun ? Il est facile d’en déterminer deux. Le premier est tout simplement leur judéité. Celle-ci concerne seulement, il est vrai, une « quinzaine d’entre elles, ce qui permettra sans doute à Julien Théry et à ses amis de mettre en avant une certaine diversité dans les choix opérés. Ce procédé ne trompera personne. Le deuxième dénominateur commun, c’est évidemment la défense du droit d’Israël à exister en tant qu’état et la conviction qu’il existe une différence de nature entre « terroristes » et « résistants ». Dans un article récent Julien Théry a été particulièrement clair: « Les trois postulats fondamentaux du sionisme contemporain, à savoir l’existence d’une nation réunissant tous les juifs, sa vocation à édifier un État-nation et le droit de ce dernier à un territoire en Palestine (postulats partageables et partagés par beaucoup d’antisémites) ne sont pas défendables en-dehors de forts parti-pris idéologiques assortis de falsifications historiques ». En résumé, le droit à l’existence d’Israël n’est pas « défendable ».

La liste d’infamie publiée par Julien Théry n’est pas l’effet d’un mouvement d’humeur incontrôlé. L’auteur a récemment développé ses « idées » dans un texte visant à prouver que le concept même d’antisémitisme de gauche est une « fake news », une « manipulation néolibérale-sioniste ». En s’appuyant entre autres sur Houria Bouteldja, militante indigéniste connue pour avoir notamment déclaré « abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé », ou encore « On ne peut pas être Israélien innocemment », Théry soutient que « le seul antisémitisme moderne est celui de la droite nationaliste ». Il n’y aurait donc ni antisémitisme de gauche ni antisémitisme islamiste (cette dernière question n’est même pas posée). En réalité, pour le professeur lyonnais, l’antisémitisme de gauche, pourtant bien attesté et parfaitement connu par de nombreuses publications, est une invention, mieux, une « instrumentalisation des juifs (…) par les élites dirigeantes occidentales ». Le lecteur ébahi par un tel déni de réalité doit bien comprendre le procédé rhétorique qui est ici mis en œuvre. Lorsque les faits semblent s’imposer d’eux-mêmes, des universitaires qui confondent recherches académiques et idéologie expliquent à qui veut les entendre que ce que l’on a cru voir clairement n’existe pas. Julien Théry nous explique d’ailleurs aussi que l’islamo-gauchisme a été créé comme un « nouvel ennemi intérieur », pour prendre « le relais du ‘judéo-bolchévisme’ dans l’imaginaire de la bourgeoisie conservatrice ». Ce n’est assurément pas un hasard si une grande partie des recherches médiévales de cet historien a eu pour but de montrer que l’hérésie cathare n’existait pas en tant que telle mais était le fruit d’une sorte de conspiration cléricale visant à assoir la domination de l’Église sur la société chrétienne…

Au-delà de l’établissement d’une liste anti-juive, au-delà des thèses totalement biaisées que Julien Théry défend dans son article, on ne peut qu’être choqué par ce mélange de militantisme aveugle et de prétendue scientificité. C’est en effet au nom de sa supposée expertise d’historien que ce collègue dénie à Israël le droit d’exister en tant qu’état, qu’il refuse toute description factuelle un tant soit peu exacte des réalités contemporaines, enfin et surtout, qu’il adresse une liste de personnalités majoritairement juives qui ont le malheur de ne pas se situer à l’extrême gauche « anti-génocidaire » de l’échiquier politique. L’antisémitisme de gauche a toujours existé : il est né d’un anticapitalisme frénétique et il a trouvé une seconde vie avec le conflit israélo-palestinien. Certains pourront s’étonner qu’il soit – chez certains – si facilement soluble dans les valeurs de la gauche : au point où nous en sommes aujourd’hui, la seule réponse semble être pour ses thuriféraires la négation frontale des évidences et des faits. Que cette dérobade honteuse puisse être le fait d’universitaires normalement attachés au principe de neutralité axiologique, qu’elle se pare du prestige de la recherche scientifique, qu’elle justifie même la constitution de listes qui rappellent nos heures les plus sombres, voilà une réalité que nous ne saurions accepter.

La lutte contre l’antisémitisme, sous toutes ses formes et d’où qu’il vienne, n’est ni de droite, ni de gauche. Elle transcende les appartenances politiques car elle est une condition essentielle de notre dignité. Nous, intellectuels, universitaires, savants, chercheurs, appelons à la poursuivre avec courage et opiniâtreté.

Tribune publiée par Le Figaro FIGAROVOX/TRIBUNE[1].

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